Politique

RDC – Fridolin Ambongo, archevêque de Kinshasa : « Il faut aider Félix Tshisekedi »

Msgr Fridolin Ambongo. © Quentin Bruno/SIPA

Mgr Fridolin Ambongo conteste toujours la légitimité de la victoire de Félix Tshisekedi à la présidentielle, mais affirme cependant désormais qu’il « faut aider » le nouveau président congolais à prendre ses distances avec Joseph Kabila. Entretien avec l'archevêque de Kinshasa, qui prophétise « un conflit en perspective avec l'ancien régime ».

La position de l’archevêque de Kinshasa évolue. Après un voyage de deux semaines aux États-Unis, où il s’est notamment entretenu avec J. Peter Pham, envoyé spécial américain dans la région des Grands Lacs, et compte tenu des premiers pas de Félix Tshisekedi, Mgr Fridolin Ambongo estime désormais qu’il faut « aider » le nouveau président congolais.

De passage en France, où il doit être reçu au ministère des Affaires étrangères et participer à deux « veillées de prières pour les chrétiens persécutés » organisées par la fondation catholique Aide à l’Église en détresse (AED), il livre son point de vue à Jeune Afrique.

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Jeune Afrique : Vous revenez des États-Unis. Les autorités américaines ont-elles été réceptives à votre message ?

Fridolin Ambongo : Nous avons presque la même analyse. À l’issue des élections, on a proclamé la victoire d’un président qui n’a pas été élu. Toute la question était : comment gérer cela. Félix Tshisekedi n’a pas assez de marge de manœuvre pour être véritablement président. Comment va-t-il faire ?

En même temps, nous sentons que nous devons le soutenir. Malgré le déni de vérité à l’origine de son accession au pouvoir – il a été désigné par l’ancien président pour qu’il puisse le protéger – nous constatons quand même qu’il y a eu des pas qui ont été faits dans la bonne direction.

Premièrement, les élections ont eu lieu. Nous les avons attendues pendant deux ans. Il a fallu des marches pour en arriver là. Il y a eu des morts. On a tiré sur les fidèles et dans nos églises. Mais elles se sont tenues et c’est déjà positif.


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Deuxièmement, l’ancien président, qui voulait s’éterniser au pouvoir, a été obligé de partir. Ce qui a quand même créé une première « alternance démocratique ». Je mets des guillemets, parce que le président n’est pas celui qui a été élu. Mais, au moins, son prédécesseur a quitté son fauteuil sans effusion de sang. Nous considérons ces deux points comme des acquis majeurs.

Nous devons continuer nos efforts pour améliorer la situation pour les prochaines élections. En attendant, l’institution président de la République est occupée par Félix Tshisekedi et nous devons composer avec lui. Nous cherchons comment l’aider à avoir tous les attributs de cette fonction, sans être sous la dépendance de son prédécesseur.

Justement, comment l’Église et la communauté internationale comptent-elles l’aider ?

C’est une situation difficile car le parlement est dominé par l’ancien régime. La Constitution du Congo stipule que le Premier ministre est issu du parti majoritaire au parlement. Donc le gouvernement sera nommé par l’ancien régime. La marge de manœuvre du président est très réduite. Or le peuple a voulu un changement. Donc nous disons, il faut l’aider.

Il y a deux volets. Le premier, c’est que le président lui-même doit nous aider à pouvoir l’aider. Il le fera en finissant d’appliquer l’accord de la Saint Sylvestre sur la décrispation [signé en 2016].

C’est à dire, en libérant tous ceux qui ont été jetés en prison injustement. Il a commencé à le faire. C’est positif. Mais il doit aussi permettre à ceux qui sont en exil de rentrer en toute quiétude dans leur pays. Nous pensons surtout à Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba.

Le deuxième volet qui nous inquiète, c’est la sécurité du président. Il n’a pas la main sur l’armée, ni sur les services de renseignement. Nous demandons donc qu’il prenne des mesures pour que sa sécurité soit assurée.

Le président congolais Félix Tshisekedi, à gauche, et le président sortant Joseph Kabila côte à côte lors de la cérémonie d'inauguration à Kinshasa, en République démocratique du Congo, le jeudi 24 janvier 2019. © Jerome Delay/AP/SIPA

On se demande combien de temps la collaboration entre Félix Tshisekedi et Joseph Kabila va tenir

Vous souhaitez donc qu’il prenne ses distances avec Joseph Kabila ?

Il deviendra plus fort s’il s’appuie sur l’opposition avec laquelle il a travaillé par le passé. Dans ce cas, il restera soutenu par le peuple, y compris ceux qui ne l’ont pas élu.

Mais Martin Fayulu, dont vous dites qu’il est très clairement le vainqueur de l’opposition, ne donne pas vraiment l’impression de vouloir composer avec Félix Tshisekedi…

Il a raison ! Les élections ont eu lieu il y a à peine trois mois. Ce serait irresponsable de sa part de courir se mettre au service de celui qui n’a pas été élu. Nous comprenons sa réaction. Il faut laisser du temps au temps.

Quand on voit les conclusions de la réunion de l’opposition à Bruxelles, il y a quelques jours, on voit qu’elle est dans la perspective de former une vraie opposition et continuer de jouer son rôle.


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Martin Fayulu,lui, veut faire appel à la rue pour mettre la pression…

Il ne peut que faire cela. On se demande combien de temps la collaboration entre Félix Tshisekedi et Joseph Kabila va tenir. Ils ont certainement signé un accord pour arriver à la situation actuelle. Et là, je crois que Martin Fayulu a raison de jouer son rôle d’opposant.

Le Comité laïc de coordination (CLC), dont vous êtes proches, va-t-il s’activer à nouveau pour mener des manifestations ?

Pour le moment, il n’est pas dans la logique d’appeler à une manifestation pour les élections passées. Il est dans la même logique que nous : nous attendons de voir quelle sera la marge de manœuvre du nouveau président. Dans quel sens va-t-il aller ? Dans celui du président Kabila ou dans celui de l’intérêt supérieur de la population ?

Que doit faire la communauté internationale pour soutenir Félix Tshisekedi ?

Ce que Félix Tshisekedi est en train de faire, pour le moment, c’est de créer la confiance. Il a donné des signaux qui commencent à créer ce climat. Il a rouvert la maison Schengen, qui délivrait des visas pour l’Europe.

Il a déjà visité quelques pays. La semaine prochaine il doit aller à Washington, pour rencontrer des patrons de grandes compagnies qui peuvent venir investir chez nous au Congo. Donc, il est en train de créer un climat favorable aux affaires. Je crois que c’est apprécié par la communauté internationale. S’il continue dans cette ligne, cela pourrait déclencher une nouvelle attitude vis-à-vis de notre pays.

Comme la communauté internationale, vous poussez donc Félix Tshisekedi à s’émanciper de Joseph Kabila. S’il y a rupture entre eux, n’est-ce pas Kabila qui va reprendre la main totalement ?

C’est la grande inquiétude que nous avons maintenant. Félix Tshisekedi est dans une situation extrêmement difficile, du fait même qu’il a été désigné : il doit beaucoup à l’ancien président. S’il va frontalement contre Kabila, cela peut se retourner contre lui. Mais s’il se met à son service, il sera rejeté par la population.

Il est donc condamné à servir la population. Cela signifie un conflit en perspective avec l’ancien régime. C’est ce que nous craignons. Mais il n’y a pas d’autre voie. Il ne peut que se ranger du côté de la population. Cela a été le combat de son père, puis le sien. D’où les inquiétudes sur la sécurité. Nous espérons que la communauté internationale peut l’aider.

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