Sécurité

Mali : « Le problème de fond, c’est que les Peuls se sentent abandonnés »

Un soldat malien dans les ruines du village d'Ogossagou, où plus de 160 civils ont été massacrés le 26 mars 2019. © Présidence malienne . Via Reuters

Plus de 160 morts, dont des femmes et des enfants. Le massacre de civils peuls dans le village d’Ogossagou, samedi 23 mars, est « un acte de nettoyage ethnique », selon Ali Nouhoum Diallo. Interview avec l’ancien président de l’Assemblée nationale, figure de la communauté peule malienne.

La tuerie d’Ogossagou, samedi 23 mars, est la dernière attaque en date dans un conflit intercommunautaire qui, depuis mars 2018, a provoqué la mort de quelque 600 personnes et le déplacement de milliers d’autres dans la région de Mopti. Un conflit dans lequel « les membres de la communauté peule sont de plus en plus ciblés », a souligné mercredi le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH).


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Le patriarche de la communauté peule malienne, Ali Nouhoum Diallo, 80 ans, est une voix qui porte. Au point, parfois, que l’on reproche son franc-parler à celui qui a présidé l’Assemblée nationale malienne de 1992 à 2002, et qui fut un ancien camarade de parti d’Ibrahim Boubacar Keïta, au sein de l’Adema PASJ.

Il revient pour Jeune Afrique sur le massacre d’Ogossagou, livre son opinion sur les mesures prises par les autorités, et donne son analyse de la situation dans le centre du Mali, où il met en garde contre un « nettoyage ethnique » en cours et les risques de déclenchement d’une « guerre civile ».

Jeune Afrique : Comment interprétez-vous l’attaque qui a frappé le village d’Ogossagou ?

Ali Nouhoum Diallo : C’est un acte de nettoyage ethnique. Le massacre d’Ogossagou est le point culminant d’une volonté délibérée d’éliminer les Peuls, afin de récupérer leurs terres. Le but, c’est que l’on n’entende plus parler des Peuls.

Le massacre d’Ogossagou n’est pas le premier. En mai 2012, déjà, il y a eu le massacre de Sari, dans le cercle de Koro. Ce jour-là, 22 personnes ont été tuées, toutes peules, et ceux qui ont échappé à la tuerie n’ont survécu que parce qu’ils ont pris la fuite. Ceux qui ont commis cet acte avaient décidé que Sari peul devait disparaître.

C’était un véritable nettoyage ethnique. Et les auteurs, connus, ont été arrêtés et emprisonnés, mais ont été libérés avant même leur procès. En ce sens, l’attaque d’Ogossagou ressemble aussi beaucoup à celle de Sari.

Selon vous, la communauté peule est-elle la cible d’un nettoyage ethnique dans le centre du Mali ?

Oui. À tout le moins, on peut parler de nettoyage ethnique. Auparavant, on parlait du « Plateau dogon ». Désormais, on parle de plus en plus de « pays dogon ». Et pour que la réalité sociologique, démographique, culturelle et linguistique corresponde à l’appellation, on procède à un nettoyage de tout ce qui n’est pas dogon.

J’interpelle le président Ibrahim Boubacar Keïta et son Premier ministre Soumeylou Boubèye Maïga : ils doivent tout mettre en oeuvre pour que ces massacres s’arrêtent. S’ils ne le font pas, cela laisserait à penser qu’ils ne maîtrisent plus la situation sécuritaire. Dans ce cas, ce serait la porte ouverte à une guerre civile.

Présidence malienne . Via Reuters

Plusieurs observateurs soulignent que l’attaque d’Ogossagou aurait pu être évitée, que les autorités disposaient d’informations sur l’imminence d’une telle attaque. Est-ce votre cas ?

Il y a eu au moins trois tentatives d’attaque contre Ogossagou, et à chaque fois les assaillants ont reculé face à la résistance des villageois, avant de réussir cette dernière tentative. Cette récurrence prouve que l’attaque était délibérée, préparée. Et que le village était une cible. Cela était connu.

Le gouvernement a annoncé la dissolution de Dan Na Ambassagou, la milice accusée d’avoir mené l’attaque. N’est-ce pas un pas dans la bonne direction ?

Il faut faire attention aux nuances sémantiques. Le Premier ministre a annoncé avoir pris un décret pour dissoudre l’association Dan Na Ambassagou. Il n’a pas parlé de la milice Dan Na Ambassagou. Il aurait dû être plus clair, et dire : « Nous retirons le récépissé de l’association Dan Na Ambassagou. Nous dissolvons toutes les milices et nous allons les désarmer. »


>>> À LIRE – Massacre de civils peuls à Ogossagou : sur les lieux, le président IBK promet que « justice sera faite »


Soumeylou Boubèye Maïga s’est montré aux côtés de Youssouf Toloba [principal chef de la milice Dan Na Ambassagou], ici, à Bamako. Il lui a été permis de s’exprimer pendant un quart d’heure sur la télévision nationale.

Quand des représentants de l’État reçoivent des gens qui revendiquent avoir créé une milice pour défendre leur communauté et pour pallier aux insuffisances de l’armée malienne, quand l’État accepte de déléguer la sécurisation à des groupes se réclamant d’une communauté précise, alors même que l’on sait qu’il y a des conflits avec d’autres communautés, alors l’État commet une faute.

Que doit faire l’État ?

Youssouf Toloba est comme la plupart des hommes que l’on voit dans nos hôtels, après une rébellion, et pour lesquels on déroule les tapis rouges. Il est dans une guerre d’accumulation de fortune et d’acquisition de notoriété. Rien n’arrête de tels hommes. Il faut qu’il soit arrêté et jugé, à Bamako ou à La Haye.

Si le gouvernement ne peut pas désarmer les milices et protéger sa population, je ne vois pas de solution à la crise

Il faut désarmer ceux qui se livrent à ces tueries et massacres. Il faut les mettre hors d’état de nuire. Si le gouvernement ne peut pas désarmer les milices et protéger sa population, je ne vois pas de solution à la crise.

Un amalgame est souvent fait entre Peuls et jihadistes, ce qui alimente les tensions communautaires…

On accuse à tort les Peuls dans leur ensemble d’être liés aux jihadistes d’Amadou Koufa [chef jihadiste de la katiba Macina, dans le centre du Mali, annoncé mort par le Mali et la France avant d’apparaître dans une vidéo de propagande, fin février]. Moi-même, j’ai été accusé d’être lié avec lui. Le principe doit être simple : le gouvernement doit désarmer tous ceux qui osent s’attaquer à l’une ou l’autre des composantes de la nation malienne. C’est notre seul espoir.

Le problème de fond, c’est que les Peuls se sentent abandonnés. Ma crainte est qu’ils n’en viennent à considérer que leurs seuls protecteurs, actuellement, ce sont les jihadistes. Si les forces de sécurité et de défense malienne ne peuvent plus protéger les Peuls, il y a un risque de voir certains d’entre eux se tourner vers ceux qui affirment vouloir le faire.

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