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Cet article est issu du dossier «Démission de Bouteflika : les six semaines qui ont ébranlé l'Algérie»

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Politique

[Tribune] Abdelaziz Bouteflika, ce roi Lear qui voulait mourir sur scène

Par

Agrégé de philosophie franco-algérien, Hocine Rahli est diplômé de relations internationales et d’arabe littéral, et compte plusieurs expériences en administration et dans l’enseignement. Il écrit notamment pour les revues Études, Médium et Commentaire.

Portrait du président Bouteflika en 2014 (image d'illustration). © PATRICK BAZ/AFP

En appelant à déclarer Bouteflika inapte à exercer le pouvoir, le chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah tente de sortir de l’impasse, entre le dégagisme du peuple et la forclusion butée du palais présidentiel. Pour autant, quelle porte de sortie la rue est-elle prête à laisser au pouvoir ? Auquel cas, le régime est-il prêt à la prendre ? Doit-on redouter un avenir violent pour l’Algérie ?

L’histoire montre trois types de transitions démocratiques. Soit violente – ce que le peuple refuse par son pacifisme hors pair – , soit octroyée par la mansuétude du dictateur – ce que refuse aussi le peuple. La troisième voie est celle de la négociation telle qu’elle a eu lieu dans les démocraties populaires, et dont l’exemple de la révolution de velours constitue le cas d’école.


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Cette voie moyenne est étroite, le bilan des transitions de ce type étant pour le moins contrasté. Pourtant, c’est cette voie-là qui s’impose au destin algérien.

Stratégie du pourrissement

On aurait pu penser que la baisse drastique du cours du baril eût invité le pouvoir à plus de prudence. Il n’a plus les moyens, comme il l’avait fait en 2012, de redistribuer la manne pétrolière pour éteindre le feu de la contestation en finançant des politiques de redistribution clientéliste. Le peuple aspire à la fin d’une économie monoproductive. Or, c’est bien la seule bête sur laquelle l’oligarchie peut se nourrir.

Autant de pantomimes qui ne suffiront pas face à ce syllogisme imparable : Bouteflika est un homme, tout homme est mortel, donc Bouteflika est mortel

Il lui resterait bien l’option choisie par les pays du Golfe de diversifier ses secteurs productifs, mais voilà : les réserves de change accumulées ont été dilapidées pour nourrir le Moloch de la corruption. C’est ce « tout ou rien », ce « quitte ou double » – ou, pour le dire crûment, “qui contrôle le robinet pétrolier contrôle tout” – qui explique le silence mêlé de bégaiements du clan Bouteflika.

Aucun remplaçant ne s’est avéré convaincant pour répartir la rente pétrolière entre les différents clans, devenue de facto la seule richesse de l’Algérie. Aussi cherche-t-il dans la panique à gagner du temps et joue, aux abois, le pourrissement du mouvement. Autant de pantomimes qui ne suffiront pas face à ce syllogisme imparable : Bouteflika est un homme, tout homme est mortel, donc Bouteflika est mortel.

Réponses dérisoires

Face à cette équation économique ardue et à l’impossibilité de trouver un point d’équilibre kleptocratique autre que le présent président, les réponses du pouvoir sont dérisoires. Le nouveau Premier ministre, Nourredine Beddoui, certainement un brave wali, un technocrate compétent, n’a cependant commencé sa carrière ministérielle qu’en 2013, et s’est compromis dans les dossiers policiers qu’il a traité comme ministre de l’Intérieur. Personnalité de second ordre, ni consensuel, ni indépendant, il ne peut peser sur le destin algérien. Lakhdar Brahimi, un temps pressenti pour diriger la conférence nationale, est certes respectable, mais il a 85 ans et ne vit plus en Algérie depuis plus de dix ans.


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Preuve de la mauvaise volonté manifeste du pouvoir : le pilote de cette transition aurait très bien pu être issu de la société civile, laquelle ne tarit pas de ressources, qu’il s’agisse de maître Bouchachi, bâtonnier d’Alger, du président de l’Ordre des médecins, du président de la Ligue des droits de l’homme ou de certains magistrats engagés dans les droits civils et politiques. Malgré l’exil et le meurtre de l’intelligenstia au cours des années 1990, il existe encore un espace public animé par de grands titres de presse, qu’ils soient arabophones comme El Khabar, ou francophones, comme El Watan et Liberté.

Seconde décolonisation

Face à une rhétorique usée jusqu’à la corde, criant haro sur les griffes impérialistes, la nation n’a dès lors pas d’autre choix que de réclamer une seconde décolonisation. On peut cependant espérer que les élites algériennes, dans la coulisse où elles tiennent des ficelles de plus en plus grosses, songent à l’image déplorable qu’elles laisseront au regard de l’histoire. Il n’est pas certain que le jeune Bouteflika, “Little big man”, devenu à 25 ans ministre de la toute jeune République, ne porte pas un regard sentencieux sur ce qu’il est devenu sur ses vieux jours : un roi Lear qui souhaite, au lieu de sortir par la grande porte, mourir sur scène comme Molière, auquel il emprunte ses médecins.

Ce culte de l’effigie est l’exemple-type d’une dictature sans visage derrière laquelle, en catimini, une bande de pillards saignent sans vergogne leur peuple

L’histoire jugera cet homme, autrefois figure du tiers-mondisme, aujourd’hui l’ombre de lui-même, au sens propre du terme : les citoyens sont régulièrement invités à offrir des cadeaux à l’effigie de Bouteflika, voire des effigies. Cette représentation de la représentation est l’exemple-type d’une dictature sans visage derrière laquelle, en catimini, une bande de pillards saignent sans vergogne leur peuple. Le dictateur, prisonnier de sa propre propagande, et en un sens otage d’un système qu’il a mis en place, aura privé le peuple de ses libertés et de son autonomie. Otage que vient de libérer Gaïd Salah par sa décision inaugurale. Le plus dur reste à faire.

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