Sécurité

Kenya-Somalie : la fermeture du camp de Dadaab de nouveau brandie par Nairobi

Le camp de réfugiés de Dadaab, dans le sud du Kenya à la frontière somalienne,  en août 2011.

Le camp de réfugiés de Dadaab, dans le sud du Kenya à la frontière somalienne, en août 2011. © IHH Humanitarian Relief Foundation / Flickr

Le gouvernement kényan a une nouvelle fois annoncé son intention de fermer le tentaculaire camp de réfugiés de Dadaab, un des plus grand du monde, à la frontière avec la Somalie. Une demande qui s'inscrit dans un contexte diplomatique tendu avec Mogadiscio, et présage d'un nouveau bras de fer avec les ONG présentes dans le camp.

Le discours des autorités kényanes, qui considèrent le camp comme une source d’insécurité, n’est pas nouveau. « À chaque fois qu’un attentat se produit au Kenya où que les relations se détériorent avec le gouvernement somalien, le Kenya utilise ce camp, entre autres moyens, pour faire pression sur la Somalie », explique Rashid Abdi, directeur des projet relatifs à la Corne de l’Afrique à l’International Crisis Group.

Dans un note datée du 19 février, le gouvernement kényan a – à nouveau – informé le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés de son « projet de fermeture du camp de Dadaab dans un délai de six mois » , demandant à l’agence à l’agence onusienne « d’accélérer la réinstallation des réfugiés et des demandeurs d’asile qui y résident ». Dans un document daté du 28 février, le HCR se dit prêt à travailler avec le gouvernement kényan dans cette optique.

« Catastrophe humanitaire »

Amnesty International s’est alarmé de cette décision, estimant que « le gouvernement du Kenya s’expose à une catastrophe humanitaire et à la critique internationale s’il a l’intention de renvoyer de force des centaines de milliers de réfugiés en Somalie sans consultation, planification et respect pour leur sécurité ».

« Ces hommes, ces femmes et ces enfants ont fui le conflit armé en cours, craignant pour leur vie et ont été victimes d’une foule d’autres violations des droits humains », a ajouté Irungu Houghton, directeur du bureau Kenya de l’ONG, dans un communiqué.

Selon les estimations de janvier 2019 du HCR, Dadaab accueille aujourd’hui près de 210 000 réfugiés, à majorité somaliens. Longtemps connu sous son surnom de « plus grand camp de réfugiés du monde », Dadaab est régulièrement accusé par le gouvernement kényan de servir de base pour les activités des combattants islamises Shebabs.

D’une capacité initiale de 90 000 personnes au moment de son ouverture, en 1991, le camp de Dadaab a été créé pour accueillir les premiers réfugiés fuyant la guerre civile consécutive à la chute du dictateur somalien Siad Barré. Au pic de la crise en Somalie, en 2012, quand le siège de Mogadiscio pour repousser les Shebabs se terminait et que la famine guettait, Dadaab avait accueilli jusqu’à 500 000 personnes.

Menace de fermeture récurrente

La dernière tentative des autorités kényanes pour fermer ce gigantesque camp remontait au 6 mai 2016. Citant des « menaces sécuritaire » liées aux activités du groupe Al Shebab, affilié à la nébuleuse terroriste Al-Qaeda, et la « lenteur du processus de rapatriement », le gouvernement s’était alors dit « forcé par les circonstances de reconsidérer l’accueil des réfugiés » sur son territoire.

S’en était suivi un bras de fer de dix mois entre les ONG présentes dans le camp et les autorités qui avait mené au « retour volontaire » de plusieurs dizaines de milliers de réfugiés de l’autre côté de la frontière dans un contexte instable avec la préparation d’une présidentielle et les premiers dégâts humains d’une grave sécheresse. Initialement prévue le 30 novembre 2016, la fermeture du camp avait été repoussée à mai 2017, avant d’être finalement bloquée par la Haute cour de Justice du Kenya qui avait jugée que ce processus d’évacuation du camp était inconstitutionnel.

La menace d’évacuation est régulièrement revenue depuis l’arrivée au pouvoir de Kenyatta 2013 et s’est même intensifiée depuis avec l’attentat du centre commercial du Westgate (67 morts) la même année et de Garissa en avril 2015 (148 morts dont 142 étudiants).

Tensions diplomatiques

Mais si le souhait du gouvernement kényan de voir la tentaculaire camp de Dadaab fermer ses portes n’est pas nouveau, du côté de Nairobi, le contexte sécuritaire et diplomatique tendu dans lequel il est remis sur la table mérite d’être souligné.

La capitale somalienne a subi pas moins de sept attentats en sept jours depuis le 21 mars. Chassés de Mogadiscio en 2011, les djihadistes d’Al Shebab, affiliés à la nébuleuse terroriste Al-Qaeda, demeure une menace permanente dans la capitale somalienne. Le Kenya, qui compte parmi les principaux contributeurs de la force de maintien de la paix en Somalie (Amisom), a lui aussi été victime de plusieurs attentat sur son territoire, dont la récente attaque de l’hôtel DusitD2 à Nairobi, qui a fait 21 morts entre le mardi 15 et mercredi 16 janvier dernier.

Par ailleurs, Nairobi et Mogadiscio sont à couteaux tirés depuis plusieurs années autour d’une zone pétrolifère au large de leurs côtes dont les deux pays se dispute l’appartenance. Cette zone de plusieurs milliers de km² perdus dans l’océan Indien, à 180 km au large de la frontière entre le Kenya et la Somalie, font l’objet d’une intense bataille devant la Cour internationale de justice (CIJ) depuis 2014 et une plainte déposée par Mogadiscio devant la juridiction onusienne afin de régler le différend.

« C’est une question très sensible au Kenya. Le gouvernement souhaite régler l’affaire hors de la cour de justice et Dadaab est un moyen parmi d’autres de faire pression sur la Somalie et sur la communauté internationale », analyse Rashid Abdi. « Le Kenya sait qu’il n’est pas réaliste de demander la fermeture du camp en six mois, mais l’élite somalienne a beaucoup d’intérêt personnel au Kenya. Dadaab est une des cartes que le gouvernement peut jouer ».

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