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Mohamed Choukri : un subversif s’en va

| Écrit par Fadwa Miadi

En succombant le 15 novembre à un cancer, c’est tout un pan de Tanger que Mohamed Choukri emporte avec lui. On ne le croisera plus à l’Eldorado, petit restaurant juif qui lui servait de bureau », pas plus qu’au Negresco où il rendait fidèlement hommage à la dive bouteille. Dans les rues de sa ville adoptive où il a débarqué à 7 ans, fuyant la misère et la faim qui séviss(ai)ent dans les montagnes du Rif, les gens ne le désignaient pas par son nom mais disaient : « Voilà le Pain nu ». Ce qui avait le don d’agacer cet
écrivain d’expression arabophone, né en 1935 à Béni Chiker, près de Nador, et qui n’a appris à lire et à écrire qu’à 21 ans. Pour lui, l’écriture a toujours été « une
protestation », et ce d’autant plus qu’il en avait été longtemps privé.

Premier volet d’un récit autobiographique, Le Pain nu, le livre qui l’a rendu célèbre, sonne comme une revanche. Il brise les tabous que sont la prostitution, la drogue et l’homosexualité, et relate sans complaisance le dénuement qu’a connu Choukri et qui l’a obligé à chercher sa pitance dans les poubelles de la jet-set internationale qui hantait Tanger dans les années 1950. On comprendra aisément qu’il n’a jamais nourri la moindre
nostalgie pour cette époque que tant d’autres regrettent. Ce livre subversif paraîtra d’abord dans une version anglaise de Paul Bowles. La traduction française, que l’on doit à
Tahar Ben Jelloun, ne sera publiée, elle, qu’en 1980, chez Maspero. Traduit en trente-neuf langues et vendu à 150 000 exemplaires, cet ouvrage ne sera autorisé au Maroc qu’en 2000. Pas plus tard qu’en février 2003, Attajdid, l’organe de presse d’un parti islamiste, s’opposait à sa publication en berbère !
Vraisemblablement échaudé, Choukri se méfiait comme de la peste des éditeurs. Ne mâchant
guère ses mots, il les traitait tout simplement d’« arnaqueurs ». Cet ex-vagabond devenu instituteur préférait s’autoéditer. « C’est quelqu’un qui n’accordait pas facilement sa confiance. Lorsqu’il rencontre Roberto de Hollanda, agent littéraire, il commence par l’accuser de vouloir le voler et ne consent à travailler avec lui que cinq ans plus tard », raconte Ilham Berrada, journaliste aux Nouvelles du Nord.
Ceux qui l’ont connu sont marqués à jamais par sa sincérité, sa simplicité et son franc-parler. Il avait aussi une curieuse passion pour les poupées handicapées qu’il
collectionnait. S’il a accédé à la notoriété internationale, il est resté fidèle aux exclus. Avant de mourir, il a pris des dispositions pour que Fethia, sa femme de ménage,
continue de percevoir le salaire qu’il lui versait de son vivant.

Créée une semaine avant sa disparition, la fondation Choukri devrait se charger de la publication des manuscrits restés dans ses tiroirs. Cet homme qui a côtoyé Samuel Beckett et tant d’autres n’était pas un écrivain compulsif ou un stakhanoviste de la plume. « Il
n’écrivait pas beaucoup par respect pour l’écriture qui était une sorte de rituel religieux pour lui », témoigne Zoubeir Benbouchta, dramaturge mais aussi ami intime de
Choukri. Il a néanmoins signé une dizaine d’ouvrages, parmi lesquels des pièces de théâtre et des témoignages sur les grands écrivains qu’il a assidûment fréquentés (Jean Genet et Tennessee Williams à Tanger ainsi que Paul Bowles. Le Reclus de Tanger).

Mais c’est à son premier roman que Choukri doit sa célébrité. « J’ai essayé de l’assassiner, à maintes reprises, en publiant d’autres écrits, mais il n’a pas voulu mourir. J’ai essayé de le tuer par des livres d’une meilleure qualité ! Et j’estime avoir écrit des livres supérieurs au Pain nu. Le Temps des erreurs et Visages sont meilleurs, mais je n’ai pas réussi à l’enterrer ! » déplorait-il dans un entretien à Aujourd’hui
le Maroc.
Les vrais livres, à l’instar des auteurs authentiques, ne meurent jamais.

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