Start-up

Nigeria : la start-up Wecyclers lorgne le marché béninois

La co-fondatrice de la start-up, Bilikiss Adebiyi et son frère Olawale Adebiyi, directeur de l'entreprise, avec un prix remporté en 2017. © Nyancho Nwanni/Arete

Forte des 200 000 euros que vient de lui rapporter le prix de la Fondation du roi Baudouin, la start-up spécialisée dans la collecte et la revente des déchets plastiques de Lagos a désormais des projets d'expansion.

Après des débuts difficiles, Wecyclers vient de recevoir un sacré coup de pouce. Le 20 mars, la start-up nigériane spécialisée dans le recyclage a remporté le prix 2019 de la Fondation du Roi Baudouin (KBF) à Lagos Island. Avec, à la clé, un chèque de 200 000 euros.

L’entreprise, cofondée en 2012 par Bilikiss Adebiyi-Abiola et aujourd’hui dirigée par son frère Olawale, n’en est pas à son premier prix. Pourtant, les premières années ont été laborieuses. La cofondatrice se souvient de l’incrédulité suscitée quand l’ancienne étudiante de la prestigieuse université américaine du MIT retrousse ses manches pour ramasser les bouteilles en plastique qui jonchent les rues de Lagos.

« Recycler n’est pas un geste naturel pour le Nigérian lambda, qui a bien d’autres problèmes au quotidien : sortir de la pauvreté, payer l’éducation de ses enfants, … Sans parler de nos problèmes de gouvernance ! » explique Ayansola Eniola, directrice abonnés et engagement de la société. « Ils veulent comprendre pourquoi ils devraient en plus s’occuper de leurs déchets ».

Indemnisation des collecteurs de plastique

Wecyclers a donc sensibilisé les habitants des quartiers défavorisés et très densément peuplés au ramassage du plastique, dont l’accumulation dans les rues favorise aussi la propagation de maladies telles que le paludisme, le choléra ou la dysenterie.

Les abonnés de Wecyclers, des ménages modestes des quartiers d’Isolo ou du bidonville de Makoko, sont rémunérés en échange de leur tri. Dix points valent dix Nairas (0,025 centime d’euros) par kilo de déchet recyclé (plastique, carton, aluminium,..). Ils sont échangeables tous les trois mois contre des objets (réchaud à gaz, machine à coudre, ventilateur…) ou de l’argent liquide.

Les déchets sont ramassés à domicile par des collecteurs à l’aide de tricycles-à-benne, les Wecycles, qui ont peu à peu été équipés de moteur avec la croissance de l’entreprise, ou rapportés directement aux centres de tri par les abonnés, qui touchent alors 15 nairas du kilo. Une fois les déchets triés et agglomérés, ils sont vendus à des industriels – dont le plus important est l’Indien Alkem Nigeria limited – pour un prix variable, mais avoisinant les 177 euros la tonne.

Les industriels partenaires de la start-up sont également gagnants, puisqu’ils fonctionnaient jusqu’alors avec un approvisionnement irrégulier. Le plastique transformé par Alkem est ainsi converti en fibre pour rembourrer les matelas, quand d’autres industriels produisent des mouchoirs, feuilles d’aluminium ou sacs en nylon à base de ces déchets.

Le marché béninois visé

Depuis sa création il y a plus de six ans, l’entreprise de la fraterie Adebiyi a collecté 5 000 tonnes de déchets et rétribué plus de 88 000 euros à ses abonnés, qui sont aujourd’hui 17 000. La start-up emploie 125 personnes et a réalisé un chiffre d’affaires annuel de 177 000 euros en 2018 pour quatre tonnes de plastique recyclé chaque jour.

En trois ans, l’activité de Wecyclers a ainsi doublé, et l’entreprise compte atteindre 885 000 euros de revenus d’ici cinq ans. Désormais, la start-up ambitionne aussi d’étendre son activité au Bénin.

L’abonné moyen, s’il est un recycleur engagé, peut gagner jusqu’à 10 000 nairas (25 euros) tous les trimestres, soit un complément de revenu non négligeable dans un pays où le salaire minimum mensuel est de 45 euros.

Ayansola Eniola raconte en souriant l’histoire de l’une de leurs meilleures contributrices, initialement sceptique sur la capacité de Wecyclers à la rémunérer pour des déchets. « Quand elle a vu qu’on lui donnait 7 000 nairas à l’issue du premier trimestre, elle s’y est mis à plein temps ! Elle a collecté 30 000 nairas au trimestre suivant puis elle s’est mise à repérer les endroits de Lagos où les déchets s’accumulaient en abondance, surtout les lundis, après les fêtes organisées durant les week-ends. Aujourd’hui, elle touche 110 000 NGN tous les trois mois, et a même engagé des Wecyclers pour l’aider dans sa collecte.

Diversification des revenus

Wecyclers a su faire évoluer son modèle pour toucher d’autres profils de clients, dont des entreprises. La société compte ainsi parmi ses clients les plus grands noms du monde économique nigérian, soucieux de soigner leur image, tout en économisant la taxe de collecte perçue par la ville. C’est le cas du British Council de Lagos, de la société Oando – l’une des compagnies pétrolières majeures du pays-, du complexe hôtelier nigérian Eko Hotel, ou encore de la banque Sterling Bank.

Là où les ménages sont rémunérés pour recycler, les entreprises payent le service de collection des déchets à la start-up, qui capitalise en plus sur la matière première collectée. Outre le service de ramassage, Wecyclers propose également des formations aux entreprises qui souhaitent sensibiliser leurs employés au recyclage, ainsi que des prestations de conseil sur le thème environnemental. Autant de formules qui lui ont permis de diversifier ses revenus.


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Dernier modèle développé par Bilikiss Adebiyi-Abiola et son frère Olawale : la franchise. Tout entrepreneur situé dans une communauté non desservie par Wecyclers peut lancer le service, sous réserve de respecter la charte et les directives établies. Le franchisé recrute alors ses propres Wecyclers, se voit prêter un ou deux tricycles selon la taille de sa communauté, et sera rémunéré au kilo de déchet collecté. Deux franchises sont nées Lagos, et la start-up compte bien étendre le modèle.

L’expansion du champion nigérian du recyclage était jusqu’alors freinée par le manque de capital disponible pour investir dans une large flotte de tricycles. Les 200 000 euros du prix vont lui permettre de lever cette barrière. Le PDG de la société, Olawale Adebiyi, précise que leur objectif est de couvrir toute la ville de Lagos. « Nous couvrons aujourd’hui sept districts sur les 57 que compte la ville, et 17 000 habitants sur les 23 millions qui vivent à Lagos, donc on peut faire bien mieux ».

Levée de fonds

D’autres innovations sont également à l’étude, comme le suivi GPS des tricycles, pour savoir en temps réel quelles rues sont couvertes. La start-up pense également à investir dans un entrepôt de stockage, pour s’affranchir des aléas du cours du plastique. En effet, le prix d’achat des industriels avec lesquels travaillent Wecyclers n’est pas fixe.

Lors de la saison humide (juin à septembre), où les pluies torrentielles emportent tout sur leur passage, il n’y a presque plus de plastique à ramasser dans les rues. Résultat : le prix grimpe en flèche. À l’inverse, en saison sèche, ce sont les industriels qui fixent les prix, et le cours peut se trouver divisé par deux.

L’objectif ultime de Wecyclers, c’est d’éviter le rejet dans l’Océan des 650 tonnes de plastiques déversés chaque jour par la mégalopole. « Nous collectons 1 % du volume de déchets générés par Lagos, et on sait que la ville en ramasse uniquement 40 %, dont à peine 15 % sont recyclés… C’est à nous et aux habitants des quartiers de faire la différence » affirme Olawale Adebiyi. Un modèle social et environnemental qui commence à payer et à attirer des investisseurs occidentaux.

Olawale Adebiyi vise ainsi 2 000 tonnes de déchets collectés en 2019, et 5 000 pour 2020. Une croissance soutenue par le prix de la KBF, mais également par la dernière levée de fonds de plus de 155 000 euros auprès de l’entreprise italienne Celloplast GD, une société d’embouteillage plastique qui souhaite investir dans l’économie circulaire en réutilisant la matière première issue des bouteilles usagées. Et Wecyclers ne compte pas s’arrêter là : les dirigeants de l’entreprise devraient entamer une tournée européenne en juin, à la recherche de nouveaux investisseurs.

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