Politique

En Égypte, « l’État profond est beaucoup moins organisé qu’on le dit »

Une affiche montrant les commandos spéciaux égyptiens, lors de la foire aux armements organisée au Caire en décembre 2018. © Amr Nabil/AP/SIPA

Pouvoir réel et fantasmé de l'armée, situation des Frères musulmans, place de l'Égypte en Afrique... Le chercheur et spécialiste de la vie politique égyptienne Baudouin Long nous dit tout de la nouvelle Égypte.

Baudouin Long, qui a passé quatre années au Caire, revient dans L’Égypte de Moubarak à Sissi. Luttes de pouvoirs et recompositions politiques sur la période cruciale de la transition post-révolutionnaire. Il en décrypte le déroulement et les lignes de force, et explique comment elle a recomposé le paysage politique égyptien, et dans quelles limites.

Jeune Afrique : Avec le recul, comment interpréter la période qui va de 2011 à l’arrivée au pouvoir de Abdelfattah el-Sissi ?

Baudouin Long : C’est un moment d’ouverture politique, de vraie compétition entre les différentes tendances politiques. L’issue de cette transition qui s’est terminée de manière contre-révolutionnaire n’était absolument pas prévisible.

Prestation de serment devant le président Mohamed Morsi d'Abdel-Fattah el-Sissi, nommé ministre de la Défense, en août 2012. © AP/SIPA

Pour l’armée, la stabilité était préférable à une confrontation avec les Frères musulmans

Au départ, en 2011, l’armée a saisi l’opportunité d’interrompre le processus de la succession dynastique au profit du fils Moubarak. Mais elle est aussi intervenue pour préserver la stabilité lorsqu’elle a vu la situation dégénérer, et elle n’aura de cesse de mettre en avant ce rôle de garant de la stabilité.

Lorsqu’elle se retire en juillet-août 2012, après l’élection de Morsi, elle ne le fait pas de gaieté de cœur : mais la stabilité était pour elle préférable à une confrontation avec les Frères musulmans.


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L’armée est ensuite revenue aux affaires à la faveur d’une mobilisation populaire sans laquelle elle n’aurait jamais pu destituer Morsi. Cette reprise en main a également été possible parce qu’une partie de l’opposition libérale et révolutionnaire avait avalisé l’intervention des militaires.

C’est important dans le narratif de l’armée, même si son pouvoir a ensuite été légitimé par les élections et qu’il n’y a pas eu de véritable compétition.

Près de six ans après la chute de Morsi, où en sont les Frères musulmans ?

Ils sont très durement réprimés. La plupart des cadres ont été arrêtés et incarcérés, quelques-uns ont pu s’échapper et vivent en exil. Il y a eu un débat sur la ligne à suivre après la destitution de Morsi.

Patrouille militaire au Caire, en août 2017. © Gregorio Borgia/AP/SIPA

Certains Frères musulmans ont basculé dans la voie armée

La vieille garde estime que la confrérie doit conserver sa ligne légaliste pour éviter une répression plus féroce encore. En revanche, des membres plus jeunes, plus ouverts sur les possibilités d’alliance avec d’autres partis, ne rejettent pas la violence pour répondre à celle que l’État exerce contre la confrérie.

Certains de ses membres, sans explicitement se revendiquer de la confrérie, ont basculé dans la voie armée avec des groupes comme Hasm ou Liwa al-thawra, qui ne sont pas des groupes jihadistes.

Pourquoi l’armée égyptienne ne parvient-elle toujours pas à contrôler le Sinaï ?

Le terrorisme dans le Sinaï ne se vaincra pas uniquement sur le plan militaire. Il faudra développer la région et inclure les habitants dans ce processus.

Il y a en effet une conflictualité historique entre l’autorité centrale et la péninsule : le Sinaï est une région à part, dont le fonctionnement traditionnel bédouin est très éloigné du mode de gestion égyptien.

Et puis il y a un aspect purement militaire. L’armée égyptienne n’était pas prête en 2013 à se confronter à une telle insurrection. C’est une armée pléthorique, avec des entraînements pas toujours adaptés.


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Ce n’est pas une armée conçue pour combattre une telle insurrection. Elle a des milliers de chars d’assaut qui lui sont peu utiles dans ce type de conflit. Mais elle est en cours de recomposition et se professionnalise. Depuis deux ans il y a moins d’attaques terroristes dans le Sinaï par rapport aux années 2013-2016.

Le président Abdel Fattah al-Sissi, lors de l'inauguration de l'élargissement du canal de Suez, le 6 août. © Egyptian President Office/AP/SIPA

Certains officiers portent un regard critique sur la politique de Sissi

Vous contestez l’idée d’un « État profond » égyptien, qui serait derrière la destitution de Morsi.

L’État profond est beaucoup moins organisé qu’on le dit. C’est surtout l’idée que la légitimité révolutionnaire était équivalente à la légitimité électorale qui a permis à l’armée de reprendre la main.

Je pense que, jusqu’au dernier moment, l’armée ne savait pas si elle allait intervenir le 3 juillet 2013. Mais l’ampleur de la manifestation du 30 juin a été telle qu’elle y est allée. Ce qui est sûr c’est qu’elle n’a rien fait pour empêcher la mobilisation, et qu’elle l’a même soutenue indirectement.

Mais les millions d’Égyptiens descendus dans la rue exprimaient une réelle insatisfaction à l’égard des Frères musulmans.

Quant à l’existence même de l’État profond, s’il s’agit de dire qu’il y a des structures et des réseaux autonomes au sein de l’État qui résistent au changement, il y a assez peu de doute. Mais il faut nuancer l’idée que tout se passe derrière la scène et que tout est calculé et coordonné par une hiérarchie pyramidale à la tête de laquelle serait l’armée.

Comment expliquer le poids économique de l’armée en Égypte ?

Cette tendance se développe sous Sadate et après la paix avec Israël et s’est accentuée sous Moubarak, lorsque l’armée a réorienté ces activités sur la production et l’économie. D’anciens officiers sont ainsi à la tête d’entreprises publiques importantes qui utilisent les conscrits comme main-d’œuvre bon marché.

C’est aussi une stratégie anti-coup d’État pour celui qui dirige : accorder des prébendes économiques pour garantir la stabilité de son pouvoir.

Certains officiers portent d’ailleurs un regard critique sur la politique de Sissi, en particulier lors de l’épisode de la vente des îles Tiran et Sanafir à l’Arabie saoudite.

Le président égyptien est pourtant l’un des leurs…

Oui, mais à partir du moment où il devient président, même s’il est désigné par l’armée, il s’en isole. Il doit tenir compte d’une multitude d’intérêts autres que ceux de l’armée, mais il est conscient plus que tout autre du risque d’un renversement si cette dernière est mécontente. Tout l’enjeu est de trouver un équilibre.

Un militaire devant le palais Qubbah, le 17 avril 2016. © GEAI LAURENCE/SIPA

Sissi a opéré un turn-over aux postes stratégiques dans l’armée autour de la présidentielle de 2018

Moubarak s’était en partie libéré de la tutelle des militaires en renforçant le ministère de l’Intérieur, en s’appuyant sur un parti quasi hégémonique (le PND) et en faisant monter une caste d’hommes d’affaires autour de son fils Gamal.

Sissi lui n’a pas de parti qui lui assurerait une base sociale et le ministère de l’Intérieur est affaibli. Il compense par sa parfaite connaissance du corps militaire. Sissi a opéré un turn-over aux postes stratégiques dans l’armée autour de la présidentielle de 2018.

Il veut ainsi éviter que les officiers supérieurs consolident leur pouvoir interne ; afin qu’un concurrent n’émerge pas des rangs de l’armée il met en place des obligés davantage conscients de la précarité de leur poste. Mais Morsi a lui aussi cru que Sissi serait son obligé en le nommant à la tête de la Défense à la place du maréchal Tantaoui…

À quoi peut-on s’attendre pendant la présidence égyptienne de l’Union africaine ?

L’Égypte s’est toujours plutôt tournée vers le monde arabe. L’Afrique a longtemps été le parent pauvre de la diplomatie égyptienne, avec un certain mépris au sein d’une partie de l’élite.

Cela a changé depuis 2013. D’abord il y a un besoin pour l’Égypte de diversifier ses partenariats stratégiques dans un contexte de refroidissement des relations avec les États-Unis.

N’oublions pas, aussi, que l’UA avait exclu l’Égypte après le coup d’Etat. Il y a donc une prise de conscience que l’Afrique compte aussi, notamment en termes d’image.

Et puis il y a depuis 2011 des enjeux concrets et nouveaux pour l’Egypte sur le continent : la construction du barrage Renaissance en Éthiopie, l’affaissement de l’État en Libye qui rend la frontière vulnérable et les questions de flux migratoires depuis le Soudan. Autant de raisons de se recentrer sur l’Afrique.

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