Elections

Suspension de l’installation des sénateurs en RDC : la périlleuse démarche de Félix Tshisekedi

Félix Tshisekedi brandit la Constitution lors de son investiture, le 24 janvier 2019. © REUTERS/Olivia Acland

En décidant de suspendre l’installation des sénateurs, de reporter l’élection des gouverneurs et en réclamant des enquêtes sur les soupçons de corruption, Félix Tshisekedi a frappé un grand coup, lundi. Au risque d’engager un bras de fer avec les partisans de Joseph Kabila, qui tiennent la majorité à l’Assemblée et au Sénat.

C’est un signe de rupture autant qu’une déclaration d’autonomie. Félix Tshisekedi a décidé, via la réunion interinstitutionnelle convoquée lundi, de suspendre l’installation du nouveau Sénat – prévue le 30 mars, avec une trés large majorité de sénateurs acquise à Joseph Kabila –, de reporter l’élection des gouverneurs prévue fin mars et a enjoint le procureur de diligenter des enquêtes sur les allégations de corruption à l’encontre de députés provinciaux « corrompus » et de sénateurs « corrupteurs ».

Moins de deux mois après son investiture, ces annonces fortes sont un signal clair de Félix Tshisekedi : il entend ainsi réaffirmer le combat qu’il a promis d’engager contre la corruption et l’impunité, pour l’état de droit et la moralisation de la vie politique congolaise. Selon des proches du président congolais, il s’agit « d’éviter que les institutions de la République soient souillées » par « une corruption institutionnalisée ».

Soupçons de corruption

Le palais du peuple à Kinshasa, qui abrite le Parlement congolais. © Wikimedia/CC

À l’issue de l’élection des sénateurs, le Front commun pour le Congo (FCC) – coalition dirigée par Joseph Kabila – a gagné 84 des 100 sièges sur les 24 provinces où les élections ont été organisées, alors que la coalition dirigée par Félix Tshisekedi n’en a gagné que 3, et 12 pour les regroupements tenus par Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba.


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Mais avant le scrutin, plusieurs personnalités – de la majorité comme de l’opposition -, avaient retiré leurs candidatures, dénonçant, « des faits de corruption et de monnayage des voix« . Cependant, si ces mesures ont été prises à la suite des soupçons de corruption qui ont émaillé le scrutin, l’objectif serait, à en croire l’entourage de chef de l’État, de « mettre fin au fléau social, phénomène endémique dans l’environnement politique congolais, qu’est la corruption ».

Mais si ces mesures sont fortes, Félix Tshisekedi n’a cependant pas opté pour la ligne maximaliste défendue au sein de son propre parti. L’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), qui souhaitait l’annulation pure et simple des résultats des sénatoriales, doit se contenter de la suspension de l’installation des sénateurs car « tout doit se faire dans le cadre des compétences de chaque institution », précise à Jeune Afrique une source à la présidence de la République.

La coalition de Kabila en émoi

Joseph Kabila, lors de l'investiture deFélix Tshisekedi, le 24 janvier 2019. © Jerome Delay/AP/SIPA

La démarche est en effet périlleuse, dans le contexte politique dans lequel se trouve le président congolais. Ces décisions sont en effet fortement critiquées par ses « partenaires en coalition gouvernementale » du FCC qui dénoncent des mesures « qui vont à l’encontre de la Constitution  et des lois de la République ».


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« En tant que cadre de concertation ne disposant d’aucun pouvoir de décision, [la réunion] interinstitutionnelle ne serait fondée qu’à formuler des recommandations aux institutions constitutionnellement habilitées », lit-on dans un communiqué du FCC diffusé lundi soir.

Le report sine die des élections de gouverneurs ? « La Constitution confère à la seule Commission électorale nationale indépendante (Ceni) la compétence d’organiser les élections. C’est donc exclusivement à cette structure indépendante que revient la charge de fixer le calendrier électoral et, le cas échéant, de le modifier », estime le FCC.

La suspension de l’installation des sénateurs ? Une « tentative de freiner le processus tant attendu du renouvellement du Sénat. »

Quant à l’injonction faite au procureur d’ouvrir des enquêtes sur les soupçons de corruption – active et passive – qui pèsent sur plusieurs sénateurs et députés, le FCC considère que « celles-ci n’ont pas vocation d’entraver le processus de mise en place des institutions ». Le FCC met notamment en avant les délais des procédures judiciaires, alors même que les sénateurs actuels, siègent depuis 2007 et sont théoriquement hors mandat depuis 2012.

Vers un bras de fer frontal ?

Joseph Kabila et Félix Tshisekedi, lors de l'investiture du second comme nouveau président de la RDC, le 24 janvier 2019. © Jerome Delay/AP/SIPA

Félix Kabange Numbi, haut cadre du FCC, va même plus loin. Sur son compte Twitter, il affirme que « le Sénat doit être installé, les gouverneurs élus ». « J’en appelle à la mobilisation du FCC pour le respect du calendrier électoral », écrit-il encore.


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« Si Félix Tshisekedi ne respecte pas les accords, nous allons opter pour la cohabitation plutôt que la coalition et il en sera perdant », confie à Jeune Afrique un autre cadre du FCC, sous couvert d’anonymat.

Dans les états-majors des partis de la coalition du FCC, certains n’hésitent pas à mettre en garde contre une éventuelle crise institutionnelle. Beaucoup se disent « frustré » des décisions issues de la réunion interinstitutionnelle, prises suite aux manifestations de l’UDPS : « Le pays va-t-il être dirigé selon les humeurs de l’UDPS ? », glisse l’un des cadres de la coalition de Joseph Kabila.

Du côté du Mouvement de libération du Congo (MLC) de Jean-Pierre Bemba, si le parti continue de soutenir Martin Fayulu dans sa croisade pour réclamer la « vérité des urnes » lors de la présidentielle, les sénateurs élus entendent bien siéger. Valentin Gerengo, sénateur du (MLC) demande ainsi aux sénateurs élus de se rendre à Kinshasa le 30 mars, pour leur installation prévue initialement en session extraordinaire.

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