Diplomatie

Pompeo au Moyen-Orient, une « région qui a perdu beaucoup de son importance pour les États-Unis »

Le secrétaire d'État Mike Pompeo s'adresse à des étudiants de l'université américaine du Caire, le 10 janvier. © Andrew Caballero-Reynold/AP/SIPA

Le secrétaire d'État américain Mike Pompeo a entamé mardi 19 mars une visite de cinq jours au Moyen-Orient. Une mini-tournée qui intervient alors que les États-Unis se désengagent de plus en plus de la région, privilégiant l'Europe et l'Asie.

En visite mardi et mercredi au Koweït, Mike Pompeo a déclaré qu’il existait un dialogue stratégique avec le pays dans différents domaines, précisant que la crise entre le Qatar et l’Arabie saoudite, les questions de défense et de lutte contre le terrorisme ont été abordées.

Lors de la conférence de presse avec son homologue Cheikh Sabah al-Khalid al Hamad al-Sabah, le secrétaire d’État américain a salué le rôle de médiateur joué par le Koweït dans un certain nombre de questions régionales, soulignant que la politique américaine à l’égard du processus de paix au Moyen-Orient ne change pas. Il a par ailleurs affirmé que Washington « cherche une solution à la crise du Golfe et à remédier à la fracture » qui, selon lui, « nuit » aux intérêts régionaux et mondiaux.


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« Mike Pompeo avait effectué une première visite dans la région en janvier dernier, mais il avait dû l’écourter pour des raisons familiales, confie à Jeune Afrique le chercheur et spécialiste du Moyen-Orient Andreas Krieg. Il ne s’était donc pas rendu au Koweït, pourtant inscrit à son agenda. Les États-Unis reconnaissent le rôle incontournable du pays dans la résolution de la crise du Golfe qui oppose l’Arabie saoudite au Qatar, d’où leur insistance à y aller cette fois-ci. »

« Le Koweït s’est engagé auparavant comme médiateur entre Riyad et Doha, mais c’est un rôle qu’il ne veut plus jouer, surtout suite aux nombreuses tensions qu’il a connu avec l’Arabie saoudite à propos de l’exportation du pétrole. Il tente de convaincre le pays de surmonter ses réticences afin de trouver une issue à la crise. » Depuis le 5 juin, l’Arabie saoudite, l’Égypte, le Bahreïn et les Émirats arabes unis ont suspendu leurs relations diplomatiques avec le Qatar, accusé de « soutien au terrorisme ». Les frontières terrestres et maritimes sont fermées, le survol du territoire est interdit et les déplacements de personnes sont réduits.

Contrer l’influence de l’Iran

Le passage au Liban et en Israël s’inscrit quant à lui dans un autre objectif. « Les États-Unis souhaitent limiter l’influence de l’Iran dans la région, explique Andreas Krieg. Les États-Unis, à travers leur secrétaire d’État, souhaite pousser le Liban à prendre des mesures afin d’isoler le Hezbollah et contrer l’influence iranienne dans le pays. C’est un vrai défi pour le Premier ministre Saad Hariri car le parti est largement représenté au gouvernement. Il y a aussi le sujet du contentieux maritime et terrestre à la frontière libano-israélienne, que Pompeo compte évoquer car les États-Unis veulent régler rapidement ce problème », a t-il ajouté.

La visite en Israël est largement interprétée comme un soutien à Benyamin Netanyahou, en pleine campagne pour les législatives du 9 avril

Quant à la visite du secrétaire d’État en Israël, elle a été largement interprétée comme un soutien au chef du gouvernement Benyamin Netanyahou, en pleine campagne avant les élections législatives du 9 avril. « Je vais en Israël en raison de notre relation importante et pour parler de questions stratégiques », a t-il déclaré en amont. « Cette relation compte quels que soient les dirigeants », a affirmé le chef de la diplomatie américaine, rappelant une fois sur place que « selon l’accord décennal que nous avons signé en 2016, nous fournissons à Israël 3,8 milliards de dollars [3,3 milliards d’euros] par an pour l’aider à sa sécurité ».

Mike Pompeo s’est par ailleurs entretenu mardi au téléphone avec Mohamed Ben Salman sur la situation au Yémen, les droits de l’homme et les questions régionales, a indiqué le département d’État américain mercredi. Il a remercié le prince héritier pour le soutien apporté par l’Arabie saoudite dans la progression du processus politique au Yémen, et ils ont également convenus de la nécessité, pour les parties, d’adhérer aux accords conclus en Suède.

Israël, l’Égypte et la Jordanie parmi les priorités

Le 12 mars dernier, l’administration Trump a publié le projet du rapport budgétaire pour l’année 2020, concernant les budgets alloués aux opérations étrangères. Un texte marqué par une augmentation concernant certains pays tels Israël, l’Égypte, la Jordanie ou encore le Liban. Des coupes drastiques montrent en revanche le recul de son engagement vis-à-vis de la Syrie, du Yémen ou encore de la Libye.

Cependant, le soutien financier et militaire dans la zone MENA (Afrique du Nord et Moyen-Orient) demeure considérable. Les États-Unis comptent dépenser plus de 5 milliards de dollars, dont bénéficieront principalement Israël, l’Égypte et la Jordanie – en second lieu, le Liban et la Tunisie. Cette aide se traduit par la vente d’armes américaines, l’implantation de bases militaires aux frontières ainsi qu’une aide pour la lutte contre les groupes terroristes.


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« Aux États-Unis, le principal objectif est de renforcer la sécurité d’Israël tout en veillant à ce que l’Iran n’élargisse pas sa portée. Un budget plus important en Égypte et en Jordanie n’est pas inhabituel, étant donné que ce sont les États arabes qui reçoivent traditionnellement la plus grande partie de l’aide militaire. Les États-Unis doivent veiller à ce que l’Égypte et la Jordanie restent stables. »

Pour Andreas Krieg, ces derniers sont des alliés stratégiques et pionniers de la stabilité dans la région et sur lesquels les États-Unis comptent. « Par contre, la diminution des budgets en Irak, au Yémen et en Syrie est extrêmement problématique, car ce sont des terrains d’affrontements avec l’Iran que Washington tente de paralyser ».

Washington place ses pions

Selon le spécialiste, l’avenir de la politique étrangère américaine a été recentré vers l’Europe et l’Asie de l’Est, surtout devant le choix américain de se désengager financièrement et militairement des conflits au Moyen-Orient.

Les États-Unis ont maintenant des substituts qu’ils incitent à assumer davantage de responsabilités

« La zone a perdu beaucoup de son importance, à la fois en termes d’intérêts économiques et pétroliers, qui ont disparu, et en termes d’intérêts géostratégiques. Les États-Unis ont des priorités à défendre, mais ils laissent leurs partenaires locaux le faire. Le renforcement de l’Arabie saoudite, du Qatar, des Émirats arabes unis, de l’Égypte et de la Jordanie signifie que les États-Unis ont maintenant des substituts qu’ils incitent à assumer davantage de responsabilités. »

« Les États-Unis sous Donald Trump n’ont aucune stratégie, c’est-à-dire aucun objectif clair, aucun moyen d’atteindre leurs ambitions. » Pour le chercheur, les ambitions américaines ne sont pas étayées par une stratégie claire sur la manière de les atteindre. « Il y a beaucoup de provocations, surtout vis-à-vis de l’Iran, mais rien ne se fait concrètement. Les États-Unis ont déjà décidé de se désengager de la Syrie, du Yémen et de l’Irak. Cette visite est donc insignifiante du point de vue stratégique : cela ne changera rien. »

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