Mines

Exploitation de la bauxite en Guinée : un collectif accuse la CBG d’accaparement de terres

Un homme lave des vêtements en contrebas d’une route minière construite par la Société Minière de Boké (SMB) consortium. Les communautés locales affirment que la construction des routes minières a obstrué et détourné les rivières et les cours d’eau, et entraîné la baisse du niveau de l’eau dans les puits des environs. © © 2018 Ricci Shryock pour Human Rights Watch

En Guinée, l’exploitation de la bauxite connaît une croissance fulgurante, mais sans toujours prendre en compte les besoins des populations. Dans la région de Boké, qui concentre la majeure partie des mines d’or rouge, un collectif de villageois dénonce expropriation et destruction de l’environnement.

À qui profite l’or rouge guinéen ? « Certainement pas à la population », assène Pascal Tanguiano, directeur du Centre du commerce international pour le développement (Cecide). « Quand les entreprises s’installent, elles s’accaparent des terres, parfois sans compensation à la hauteur des superficies perdues. Après les opérations de déguerpissement, une grande partie des paysans héritent de parcelles plus petites que celles qu’ils ont été forcés de quitter. »

Dans le viseur de l’ONG guinéenne, notamment, la Compagnie de bauxite de Guinée (CBG). Et en particulier les mines que cette entreprise, détenue à 49 % par l’État et à 51 % par Rio Tinto et Alcoa, exploite dans la région de Boké, dans le nord-ouest du pays. Mais plutôt que d’attaquer frontalement l’entreprise, Cecide a accompagné un collectif représentant 13 villages, qui a décidé de déposer plainte devant le Bureau du médiateur de la Banque mondiale à l’encontre de la Société financière internationale (SFI), une de ses filiales.

« Graves violations des droits de l’homme »

En 2016, la SFI a en effet accordé un prêt de 135 millions d’euros à la CBG. Prêt qui, selon la plainte, a entraîné une aggravation de l’impact négatif des activités de l’entreprise sur les communautés voisines. Les habitants de ces zones « sont victimes d’accaparement de terres, de la destruction de leur environnement et de leurs moyens de subsistance », accuse la plainte, qui estime que ces faits « constituent de graves violations des droits de l’homme tels que consacrés par les instruments de droit international ».


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La plainte du Cecide recense « des pertes de terres, y compris agricoles » pour ces paysans, qui ont eu « des conséquences dramatiques sur leurs moyens de subsistance ». Outre « la destruction de l’environnement naturel, y compris les ressources en eau », l’ONG guinéenne s’inquiète des « risques importants pour la sécurité physique des communautés » que fait peser la proximité avec les sites d’exploitation de bauxite.

Dans la commune de Hamdallaye, la CBG a amélioré les conditions de vies des habitants, qui seront relogés dans des maisons en pierre au lieu de cases

En octobre 2018, déjà, une étude menée par Human Rights Watch avait pointé dans cette même région la réduction des surfaces cultivables et une baisse des rendements agricoles impliqués par l’activité des sociétés minières.

La CBG « prend acte » de la procédure

L’objectif de la plainte de la Cecide est « de pousser la CBG à dialoguer avec les communautés villageoises, pour pouvoir négocier de manière équitable la répartition des terres données en compensation aux paysans ».

Contacté par Jeune Afrique, le directeur général de la CBG, Souleymane Traoré, a formellement démenti ces allégations. S’il « prend acte » de la procédure, et affirme « rester à l’écoute de toutes les réclamations », il affirme également que « dans la commune de Hamdallaye, la CBG a amélioré les conditions de vies des habitants, qui seront relogés dans des maisons en pierre au lieu de cases ».

La CBG est loin d’être la seule à exploiter la bauxite dans la région de Boké. La Société minière de Boké (SMB) – un consortium franco-sino-singapourien créé en 2014 – , a massivement investi, contribuant ainsi au boum de l’or rouge dans cette zone. En octobre dernier, l’entreprise a, elle aussi, été pointée du doigt dans un rapport d’Human Rights Watch, qui dénonce notamment son « incapacité à anticiper et atténuer l’impact de ses opérations d’extraction ».


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Pourquoi, alors, la plainte ne concerne-telle que la CBG ? « Il est plus facile de saisir une organisation internationale comme la Banque mondiale, qui est à l’origine du prêt accordé à la CBG, que de s’attaquer à la SMB. Le bras de fer est perdu d’avance face à ce groupe, dirigé par un consortium international, dont des groupes chinois », avance une source au sein de la CBG, qui a requis l’anonymat.

À la Cecide, sans démentir cette analyse, Pascal Tanguiano insiste : « Nous sommes en train de faire des recherches approfondies, de recouper nos informations. C’est une question de calendrier. »

Droit coutumier et droit foncier : l’ambiguïté

Pour Jim Wormington, chercheur de la division Afrique de Human Rights Watch, c’est un mal plus profond auquel les autorités guinéennes doivent s’attaquer. Selon lui, les sociétés minières profitent de « lacunes de la législation » en matière de « détention des terres » pour s’installer sur des terrains sans l’aval des populations.

« Il y a une ambiguïté entre le droit coutumier – en Guinée, les terres rurales sont pour la plupart régies par le code coutumier – et le droit foncier qui, dans la pratique, prévaut », explique le chercheur. Faute d’un titre foncier en bonne et due forme, une terre est réputée appartenir au domaine de l’État. « Les compagnies minières se servent de cet argument pour occuper ces terres », conclut le chercheur.

« Nous constatons que des sociétés minières ne respectent pas les mesures environnementales et sociales qu’il faut [respecter], mais ce n’est pas facile pour nous de fermer d’un trait ces sociétés », insistait, en octobre dernier, Seydou Barry Sidibé, secrétaire général du ministère guinéen de l’Environnement, dans sa réponse à l’ONG américaine. « Nous sommes un pays pauvre, et nous avons besoin d’emplois pour nos jeunes et d’écoles pour nos enfants. »

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