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Cet article est issu du dossier «Démission de Bouteflika : les six semaines qui ont ébranlé l'Algérie»

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Politique

Algérie : à Tlemcen, Abdelaziz Bouteflika lâché par son fief historique

Le président algérien Abdelaziz Bouteflika priant au mausolée de Tlemcen, en avril 2011. © Sidali Diarboub/AP/SIPA

Réputée pour être le fief du président Bouteflika et l’épicentre du pouvoir algérien, la ville de Tlemcen, située à quelque 500 kilomètres à l'ouest d'Alger, conteste depuis plusieurs semaines le maintien du statu quo. Reportage.

« On l’a aimé, on l’a vraiment aimé.” Derrière le comptoir de sa boutique de photo, Salim, le visage barré par des lunettes rectangulaires et un front légèrement dégarni, rumine. Il n’a pas encore digéré la dernière lettre d’Abdelaziz Bouteflika, relayée lundi 11 mars par l’agence officielle APS. Dans ce message, le chef de l’État algérien, aux commandes depuis presque vingt ans, a annoncé le report de l’élection présidentielle, initialement prévue pour le 18 avril, et la prorogation de son quatrième mandat.

« Il aurait pu partir la tête haute au bout de son deuxième mandat. Il serait resté dans l’histoire de l’Algérie comme un grand homme. Mais là, il rallonge son quatrième mandat en toute illégalité. C’est pire que s’il avait voulu briguer un cinquième. Je ne m’attendais pas à ça de lui », lâche, dépité, cet ancien partisan qui vit à Tlemcen.


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Dimanche 10 mars, pour la première fois depuis l’ouverture de son magasin, ce trentenaire, père d’une fillette de cinq ans, a baissé rideau. Tout comme les commerces voisins, plongeant le boulevard Imama dans un calme inhabituel. À l’origine de cette grève, un appel à la désobéissance civile contre le maintien d’Abdelaziz Bouteflika au pouvoir, relayé sur les réseaux sociaux. « C’est du jamais vu ici. On n’a pas l’habitude de protester. Ce n’est pas une terre de contestation comme Alger, la Kabylie ou encore Ouargla », souligne Salim, en cherchant un cadre photo pour une cliente.

Centre névralgique du pouvoir

Avec l’accession à la présidence d’Abdelaziz Bouteflika, en 1999, Tlemcen a émergé comme le nouveau centre névralgique du pouvoir algérien, déplaçant le curseur de l’est vers l’ouest du pays. Outre la famille présidentielle, une armada de conseillers, de hauts responsables civils et militaires et de ministres, tous fidèles à Bouteflika, sont originaires de l’ancienne capitale du royaume zianide. Parmi eux, Abdelkader Messahel, remercié du poste de ministre des Affaires étrangères lundi 11 mars, Mourad Medelci, l’ex-président du Conseil constitutionnel décédé en janvier, ou encore Djamel Ould Abbès, le secrétaire général du Front de libération nationale (FLN), contraint de démissionner de son poste en novembre dernier.

Selon un câble diplomatique Wikileaks, pas moins de 10 milliards de dollars auraient été injectés pour faire de Tlemcen une vitrine du pouvoir algérien

Un régionalisme au cœur du régime, qui aurait grandement profité à la ville située à près de 520 kilomètres d’Alger. Selon un câble diplomatique datant de 2008 et diffusé par Wikileaks, pas moins de 10 milliards de dollars (8,8 milliards d’euros) auraient été injectés pour faire de Tlemcen une vitrine du pouvoir algérien. Cet investissement public aurait notamment servi à un lifting important du centre-ville, à la construction du Renaissance, un hôtel cinq étoiles érigé sur le plateau rocailleux de Lalla Setti, qui culmine à plus de 800 mètres d’altitude, ainsi qu’à la rénovation du palais El-Mechouar, datant du 13e siècle. Point d’orgue de ces années fastueuses, la manifestation « Tlemcen, capitale de la culture islamique » en 2011, qui a fait de la cité une destination touristique en vogue.

Abdelaziz Bouteflika (à dr.) et François Hollande à Tlemcen, lors d'une visite du président français en Algérie en 2012. © Nadji/AP/SIPA

“C’était la bonne personne, ça ne l’est plus”

Mais depuis le 22 février dernier, le fief de Bouteflika – où il s’est fait élire député dès 1962 et qui a voté à plus de 92 % pour lui lors de l’élection présidentielle de 2014, selon les résultats officiels transmis par le ministère de l’Intérieur – vacille. Ils sont des dizaines de milliers de Tlemcéniens à manifester chaque vendredi, et parfois durant la semaine, pour demander le départ du président et de sa « mafia ».

Depuis, ce mouvement de contestation populaire et inédit va crescendo, gagnant tous les jours de nouveaux déçus du règne de Bouteflika. « Au départ, on était quelque milliers. Maintenant, lorsqu’on manifeste, les artères principales de la ville sont noires de monde », constate Abdelilah, un étudiant en biochimie de 23 ans, aux avant-postes de la contestation. Près de lui, un autre étudiant ne cache pas son émotion : « Ça donne des frissons de voir autant de personnes différentes, des intellectuels, des chômeurs, des jeunes et des plus âgés, réunis dans les rues de Tlemcen pour l’avenir de l’Algérie.”


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Chez beaucoup d’anciens sympathisants, qui ont fini par gonfler les rangs de l’opposition, la rupture avec Abdelaziz Bouteflika est douloureuse, à la hauteur des espoirs suscités il y a une vingtaine d’années. « Ses discours nous allaient droit au cœur, il nous rassurait », se souvient Salim, qui veut garder du vieux raïs, considérablement diminué depuis un accident cérébral en 2013, l’image d’un « homme de terrain », « éloquent » et « diplomate ». « Il connaissait son sujet, il avait beaucoup de contacts à l’étranger. C’était la bonne personne pour nous représenter, ça ne l’est plus », tranche ce photographe amateur.

Ghada, une étudiante en anglais, qui manifeste depuis « le premier jour », relève elle aussi quelques points positifs dans le bilan de l’enfant du pays. « On ne peut pas cacher qu’il a beaucoup fait pour la nation. Certains lui sont redevables d’avoir raccordé leur commune aux réseaux électrique et hydraulique. Mais il est temps de tourner la page », souligne la jeune femme de 22 ans aux boucles rousses.

Le président Bouteflika saluant la foule lors d'une visite à Tlemcen, le 12 octobre 2008. © Omar Sefouane pour J.A.

Ville “privilégiée”, un mythe ?

Dans les rangs des manifestants, certains refusent catégoriquement l’affiliation de leur ville au régime. « Bouteflika est né à Oujda au Maroc et sa famille vient de Nedroma [une ville située à 60 kilomètres au nord-ouest de Tlemcen] », lance d’emblée Assil, un étudiant en master 1 de langue française. « Si notre ville a bénéficié de changements notables et de nouvelles infrastructures ces dernières années, ce n’est pas grâce à Bouteflika mais à Abdelwahab Nouri [wali de Tlemcen de 2004 à 2013 et ex-ministre]. Et d’ailleurs, lui n’est pas né à Tlemcen mais à l’est du pays », déclare-t-il.

Le jeune homme de 24 ans a pourtant été longtemps sous le charme du président algérien : « J’étais fan de ce monsieur parce qu’il a essayé de donner le meilleur de lui-même pour l’Algérie, au moins au début. Il ne faut pas oublier qu’avant 1999, on avait perdu notre dignité. À l’étranger, on rasait les murs. Aujourd’hui, la diaspora algérienne peut fièrement et pacifiquement manifester dans le monde entier contre le système.” Mais depuis 2012, Assil a pris ses distances avec le dirigeant. « Je ne reconnais plus l’homme du discours du 8 mai 2012 à Sétif, qui promettait de passer la main à la nouvelle génération. Il est soit pris en otage, soit il veut mourir sur le trône. Dans les deux cas, il est responsable de cette situation », tranche-t-il.

Allez faire un tour au centre hospitalier de Tlemcen, et vous verrez si on est privilégiés par rapport à d’autres wilayas !

Un peu plus loin dans la cour de la faculté de médecine, Halim, professeur de technologie au regard bleu azur, fustige le « mythe » associant Tlemcen au président Bouteflika. « Notre wilaya n’a bénéficié d’aucune largesse. Elle est sinistrée. Il n’y a pas de travail, pas d’entreprises où envoyer nos étudiants faire des stages, et à cause de la fermeture de la frontière avec le Maroc, le commerce fonctionne au ralenti », énumère ce membre du comité de suivi de la mobilisation, réunissant enseignants, doctorants et étudiants issus de différents campus universitaires de la région.

Sur le même ton, Mohamed, professeur de biologie, renchérit. « On nous a collé l’étiquette de ville du pouvoir, mais allez faire un tour au centre hospitalier de Tlemcen, et vous verrez si on est privilégiés par rapport à d’autres wilayas ! » Et de poursuivre : « Il y a peut-être des hauts fonctionnaires tlemcéniens dans le système, mais on ne les voit jamais en dehors des visites officielles. Ils ne nous représentent pas ! » À ses côtés, un collègue s’interroge : « Certes, on a de beaux édifices, mais on n’a pas d’industrie à Tlemcen. La vie économique est au point mort. Comment peut-on parler de favoritisme ? »

Les étudiants en première ligne

Comme dans le reste du pays, les étudiants tlemcéniens sont en première ligne de la mobilisation. Malgré la fermeture des universités pour cause de vacances scolaires anticipées – une mesure décidée dans la précipitation par le ministère de l’Enseignement supérieur – , les étudiants continuent d’occuper les campus. Ils y tiennent chaque jour des assemblées générales pour élaborer un plan d’action.

« Le gouvernement a décidé de changer le calendrier des congés, en fermant manu militari les restaurants universitaires, pour casser le mouvement populaire et marginaliser les étudiants. Mais ça n’a pas fonctionné. Pour une fois, les étudiants refusent des vacances », sourit Halim, qui veut voir « l’avènement d’une IIe République par le peuple ». À quelques pas, l’un de ses étudiants résume : « On a demandé une présidentielle sans Bouteflika, et on a eu Bouteflika sans présidentielle. Mais on ne va pas se laisser faire!”


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Pour beaucoup d’entre eux, le mouvement n’en est qu’à ses débuts. « Le retrait de la candidature de Bouteflika à un cinquième mandat est une petite victoire mais la bataille est loin d’être finie. On ne va pas se débarrasser d’un système vieux de 50 ans en quelques marches », anticipe Abdelilah.

Assil partage le même avis : « C’est l’avenir du pays qui est en jeu. On pense à celui de nos enfants, et même de nos petits-enfants. C’est aujourd’hui que ça se joue. Si on renonce à combattre, ce serait un manque de respect vis-à-vis de nos martyrs qui ont versé leur sang pour une Algérie libre et indépendante.”

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