Économie

Trafic de bois de rose : vers la fin de l’impunité à Madagascar ?

Des rondins de bois de rose illégalement coupés à Masoala et Marojejy à Antalaha, Madagascar. © Wikimedia Commons

L'arrestation de deux personnes soupçonnées de commerce illégal de bois de rose a marqué un nouveau virage dans la lutte contre ce commerce très lucratif à Madagascar. Mais pour mettre un terme à des années d'impunité, les autorités sont confrontées à de nombreux défis.

Après plus d’une décennie d’impunité quasi-totale à Madagascar, le trafic de bois de rose vient d’entrer dans un volet judiciaire. Plusieurs arrestations ont eu lieu en février en lien avec ce commerce illégal, qui a profité à de nombreux opérateurs malgaches et étrangers.

Première personne à avoir été arrêtée le 12 février dernier puis incarcérée, Eddy Maminirina fait figure d’exemple. Ce dernier est accusé de « transport, exploitation, commercialisation et détention illégale de bois de rose », pour des faits datant de 2014, selon le procureur Berthin Mahonjo. Le même jour, sans que les affaires aient de lien direct, la secrétaire particulière de l’ancien ministre de l’Environnement de 2014 à 2015, Anthelme Ramparany, a été placée en détention. Avec son ancien patron, resté libre, ils sont accusés de « complicité de transport et d’exportation » de bois de rose en 2014 et 2015, toujours selon le procureur. Le commanditaire, présenté comme étant un certain M’Ze Zakaria, est recherché depuis fin 2017 et est aujourd’hui en fuite.

Stocks illégaux de bois de rose à Antalaha, à Madagascar. © Wikimedia Commons

Ils ont ainsi rejoint une quinzaine de dossiers, tous pris en charge par la Cour spéciale contre le trafic de bois de rose et d’ébène, dont fait partie le procureur Berthin Mahonjo. Une instance ad hoc, créée en 2015 mais effective depuis mi-2018.

Ces arrestations sont-elles isolées, « politiques » – comme le déplorent certains commentateurs -, ou bien amorcent-elles une vague de procès pour trafic de bois de rose ? Les résultats, encore minces, ne peuvent le préciser.


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Pour l’heure, Eddy Maminirina et la secrétaire particulière sont toujours en détention, en attente de procès, alors que les procédures d’instruction se poursuivent. L’homme, qui serait en mauvaise santé, s’est vu refuser une demande de remise en liberté provisoire, en mars. « On dit qu’Eddy Maminirina n’est que la main qui exécute, déclare à Jeune Afrique le procureur Berthin Mahonjo. Il a des sponsors derrière lui, mais on ne sait pas encore qui ».

Du bois de rose illégalement coupé dans le parc national de Marojejy, à Madagascar. © Wikimedia Commons

Plus de 27 000 rondins saisis

Juges et policiers vont ainsi devoir fouiller dans le passé trouble de ce bois précieux, légèrement rosé et parfumé. C’est dans les années 2000 que son exploitation et son commerce débutent véritablement. Avant 2010, l’exportation est même autorisée. 400 containers auraient quitté la Grande Île en 2009, générant 110 millions d’ariary de taxes (environ 27 000 euros), selon une source gouvernementale. Les arbres précieux proviennent surtout des forêts primaires de la côte Nord-Est, entre les villes de Sambava, Antalaha et Maroantsetra, en particulier dans les parcs nationaux du Marojejy et du Masoala.


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Des ouvriers payés entre 15 000 à 40 000 ariary par jour (entre 3,7 et 10 euros, selon des sources concordantes) coupent et acheminent les troncs vers les rivières. Les bateaux font plusieurs étapes, passant par la Tanzanie ou encore le Kenya. « L’autre option consiste à envoyer le bois vers des ports obscurs dans les îles proches, soit à la Réunion, à Mayotte ou aux Comores (…) afin de transférer la marchandise vers d’autres navires », souligne Julien Prieur, docteur en droit de l’environnement.

Les rondins, qui sont vendus entre 18 000 et 22 000 dollars la tonne à la sortie du bateau, ont généralement la Chine comme destination finale. Là-bas, le bois de rose se décline en tables, en armoires ou encore en lits pour plusieurs centaines de milliers de dollars.

Environ 300 000 rondins auraient été déclarés

À Madagascar, recenser les stocks s’annonce d’ores et déjà compliqué. « Les rondins illégaux sont enterrés, conservés dans le sol sablonneux de la région d’Antalaha par exemple », avance une source gouvernementale sous couvert d’anonymat. Il y en aurait près de deux millions. Quant aux stocks déclarés, ils monteraient à environ 300 000 rondins. Les stocks saisis monteraient à 27 725 rondins, selon des sources proches du dossier.

Des travailleurs dissimulent du bois de rose exploité illégalement en l'enterrant sur une plage située près du Cap Est. © Wikimedia Commons

« Il n’y avait pas de sanctions »

Mais apporter une réponse judiciaire est un défi pour les autorités, tant l’arsenal juridique et exécutif n’a pas porté ses fruits. Depuis 2010 pourtant, « l’exploitation, la coupe, le transport, la commercialisation et l’exportation de bois de rose et d’ébène » sont interdits selon le décret 2010-141. En mars 2013, avant la création d’un comité interministériel, le commerce du bois de rose venant de Madagascar avait été interdit par la Cites (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction). Autant de mesures qui n’ont pourtant pas permis de mettre un terme au trafic.

Les profiteurs en ont profité, alors qu’on connaissait certainement les trafiquants

« Il n’y avait pas de sanctions, se désole aujourd’hui Jean-Omer Beriziky, Premier ministre de 2011 à 2014, sous la présidence d’Andry Rajoelina. La puissance de l’État était vraiment défaillante. Les profiteurs en ont profité, alors qu’on connaissait certainement les trafiquants. Mais ils ont reçu des protections en hauts-lieux. Pas du président ou du Premier ministre, mais d’autres personnes influentes ».

C’est un tribunal de Singapour qui a prononcé la première condamnation d’importance en rapport avec le bois malgache, contre un importateur singapourien. Le 14 mars 2014, les douaniers avaient saisi 29 434 rondins, 3 000 tonnes valant 50 millions de dollars, dans les cales du MV Oriental Pride.

Stocks illégaux de bois de rose à Antalaha, à Madagascar. © Wikimedia Commons

C’est précisément au sujet de cette cargaison qu’ont été poursuivis l’ex-ministre Anthelme Ramparany et sa secrétaire particulière. Mais dans le cas d’Anthelme Ramparany, seule la Haute Cour de Justice pourra, éventuellement, le juger : elle est l’unique instance compétente pour poursuivre un ministre au moment des faits. Un pare-feu solide, car la procédure impose que l’Assemblée nationale valide la plainte lors de la prochaine session ordinaire, en octobre 2019, à la majorité des deux tiers. La Cour spéciale aura par contre les mains libres pour mettre fin à l’impunité dans les autres dossiers.

Un trafic affaibli

Autre défi qui attend la justice et les enquêteurs : se pencher sur ces dernières années, puisque la coupe s’est aujourd’hui largement affaiblie, rendant le trafic moins traçable. « Moins de bateaux viennent acheter le bois grâce à une surveillance renforcée », explique une source gouvernementale proche de ces dossiers. En décembre 2018, les garde-côtes malgaches ont par exemple intercepté le navire « Flying », soupçonné de venir chercher une cargaison. « Il y a moins de débouchés, moins d’acheteurs, moins d’argent pour payer les exploitants même s’ils ont investi en matériel et formé leur personnel, reprend-il. La vanille et la girofle offrent aussi de bonnes alternatives, alors que le bois de rose est de plus en plus difficile à trouver ». Des propos confirmés par un membre d’une ONG sur place.

Cependant, un intermédiaire contacté par Jeune Afrique affirme pouvoir fournir plus de 20 000 tonnes de bois de rose sur commande. Un chiffre difficile à vérifier, qui témoigne néanmoins d’un possible retour des trafics au moindre relâchement. L’export se ferait désormais davantage par la côte Ouest, moins surveillée que la côte Est…

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