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Cet article est issu du dossier «Démission de Bouteflika : les six semaines qui ont ébranlé l'Algérie»

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Politique

Mobilisation anti-Bouteflika : Mustapha Bouchachi, avocat du « sursaut populaire »

L'avocat et militant des droits de l'homme Mustapha Bouchachi.

L'avocat et militant des droits de l'homme Mustapha Bouchachi. © YouTube/Berbère Télévision

Charismatique, engagé, respecté, l’avocat et militant des droits de l’homme Mustapha Bouchachi s’est imposé comme l’une des figures emblématiques des marches populaires réclamant la fin du régime d’Abdelaziz Bouteflika. Portrait.

Alors qu’il est omniprésent sur les réseaux sociaux, qui le plébiscitent comme le porte-parole du peuple, lui réplique d’emblée qu’il est trop tôt pour parler d’encadrement des manifestants. « On est dans une phase de rassemblement et non d’exclusion, de division et ou leadership. Ma place est parmi les manifestants qui sont sortis le 22 février, le 1er et le 8 mars, et qui sortiront encore plus nombreux aujourd’hui 15 mars pour exprimer leur refus du maintien de ce pouvoir qui a confisqué la volonté populaire depuis bien longtemps. Je ne suis pas leur guide, mais un citoyen parmi un peuple qui a donné une image extraordinaire de lui à toutes les nations du monde », confie-t-il à Jeune Afrique.


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Trois semaines plus tôt, celui qui a présidé la Ligue algérienne des droits de l’homme de 2007 à 2012 s’est retrouvé au milieu des gaz lacrymogènes, alors qu’il participait au rassemblement organisé par le mouvement Mouwatana au niveau de la place Maurice Audin, dans le centre de la capitale. L’avocat ôte ses lunettes de soleil et s’essuie frénétiquement ses yeux qui coulent, entouré d’une marée de jeunes. Certains tentent de lui porter secours, tandis que d’autres scandent : « Pouvoir, assassin ! ».

« J’ai ressenti à ce moment-là l’injustice et l’humiliation que subissent quotidiennement les Algériens, témoigne-t-il. Cette mobilisation populaire, j’espère qu’elle va sauver le pays. Car comme disait le regretté Hocine Aït Ahmed [leader historique du Front des forces socialistes (FFS), plus vieux parti d’opposition] : ‘à l’indépendance, on a libéré le territoire, pas le peuple’. »

Démission de son mandat de député

Fervent défenseur d’une transition pacifique, Mustapha Bouchachi s’oppose aux appels à la désobéissance civile et à la grève générale, qui selon lui ne servent pas les intérêts des Algériens. « Me Bouchachi donne toujours des orientations responsables. Il est intègre, incorruptible, visionnaire, et surtout il connaît parfaitement les magouilles de ce pouvoir », commente un membre du barreau d’Alger sollicité par Jeune Afrique.

Rien que pour sa démission et ce qu’elle dénonçait, il mérite largement notre respect, reconnaît un député RCD

Élu sur la liste du FFS lors du scrutin législatif de 2012, il est le seul député à démissionner de son mandat en mars 2014. Il entend ainsi protester contre le fonctionnement du bureau de l’Assemblée nationale, qui refuse systématiquement les propositions de commissions d’enquête et projets de loi émanant des parlementaires de l’opposition, et permet aux représentants des ministères d’assister aux délibérations des commissions permanentes, en violation du règlement intérieur de l’institution. « Rien que pour ça, il mérite largement notre respect », reconnaît un député du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD).

Fils de moudjahid

En ces jours de fronde contre le système, Mustapha Bouchachi dit n’avoir « raté aucun rassemblement ou marche ». Il a sillonné le pays pour se joindre aux différentes manifestations des avocats, des magistrats, des greffiers, des professeurs d’université ou encore des étudiants, affirmant avoir été « partout bien accueilli ».

Né en 1954 dans une famille de moudjahidine originaires de Jijel, l’avocat et militant des droits de l’homme n’a que six ans lorsque son père est tué dans un bombardement. Après l’obtention de son baccalauréat, il regagne la capitale ou il entame un cursus d’études supérieures à la faculté de droit, puis obtient un magistère à l’université de Southampton au Royaume-Uni, grâce à une bourse accordée par l’État algérien.


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Son parcours professionnel est jalonné de plaidoiries emblématiques, à l’occasion de grands procès de corruption, comme celui dit « Sonatrach 1 ». Il défend aussi régulièrement les militants des droits de l’homme, blogueurs et autres journalistes emprisonnés. « C’est un infatigable défenseur des causes justes », l’encense un de ses proches amis.

Parfois étiqueté comme « l’avocat du FIS » pour avoir défendu ses militants au cours de la décennie noire, il affirme « n’avoir jamais eu une relation quelconque avec les islamistes ». « J’ai commencé à les défendre en 1992 lorsque des avocats de ce parti m’avaient sollicité. J’ai constaté qu’il y avait beaucoup de violations des droits de l’homme, dont la plupart des victimes étaient issues de cette mouvance », confiait-il en 2007.

« Le peuple gagnera »

Intarissable sur ce qu’il qualifie de « sursaut populaire », Mustapha Bouchachi sent que la fin du régime est proche. « Il y a eu ces dernières années un sentiment de honte chez les Algériens, qui ne veulent plus être gouvernés par un homme qui ne leur parle pas depuis six ans. De temps en temps, il y a un monsieur qui se présente à la télévision et lit des messages d’un président qu’on ne voit pas. On ne sait pas si c’est lui qui décide. Ce sentiment de honte, cette soif de déterminer leur destin a unifié les Algériens », déclare-t-il.

La prolongation du 4e mandat de Bouteflika n’est qu’un moyen de gagner du temps pour détourner ou détruire des preuves de sa mauvaise gestion

« J’espère que ce pouvoir va écouter le verdict du peuple qui lui a signifié qu’il ne peut plus gérer le pays comme une propriété privée », ajoute Bouchachi. Pour lui, la prolongation du mandat de l’actuel chef de l’État n’est « qu’un moyen de gagner du temps pour permettre le détournement ou la destruction des preuves compromettantes de sa mauvaise gestion ». « Je suis confiant, le peuple gagnera. J’espère seulement que nous arriverons à une sortie pacifique de la crise. Les Algériens ne sont pas dans la haine et la vengeance contre les corrompus qui ont confisqué leur volonté pendant des décennies. Ils veulent seulement leur dire : ‘partez !’ », conclut-il.

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