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Cet article est issu du dossier «Démission de Bouteflika : les six semaines qui ont ébranlé l'Algérie»

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Politique

Algérie : « Le pouvoir cherche à diviser le mouvement pour s’imposer comme seul recours »

Un drapeau algérien sur la place de la République à Paris, dimanche 17 mars 2019 (photo d'illustration).

Un drapeau algérien sur la place de la République à Paris, dimanche 17 mars 2019 (photo d'illustration). © Rafael Yaghobzadeh/AP/SIPA

Risque sécuritaire, incapacité du mouvement à se structurer, absence d’alternative… Après presque un mois de mobilisation, le politologue Noureddine Bekkis analyse la contestation populaire historique qui secoue l’Algérie. Pour lui, « tous les scénarios sont possibles ». Entretien.

Alors que les manifestations quotidiennes demandant la fin du régime Bouteflika se poursuivent, les représentants du gouvernement ont enchaîné ces derniers jours les rencontres médiatiques et diplomatiques pour défendre le plan d’action proposé par le président. Ce dernier entend former un gouvernement de compétences nationales, mais aussi organiser une conférence nationale à laquelle seront conviées la société civile et l’opposition. Le but, entre autres : rédiger une nouvelle Constitution, qui sera validée par référendum et marquera le début de la IIe République algérienne.


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Noureddine Bekkis, professeur en sciences politiques à l’université d’Alger, décrypte pour Jeune Afrique les raisons de l’opposition massive à ces promesses et envisage les possibles dénouements de la situation.

Jeune Afrique : Lundi dernier, le président algérien Abdelaziz Bouteflika a annoncé qu’il reportait l’élection présidentielle du 18 avril et qu’il ne serait pas candidat à un cinquième mandat. À quel point ces promesses ont-elles réussi à convaincre en Algérie ?

Noureddine Bekkis : Premièrement, le seul outil dont nous disposons pour évaluer l’impact qu’ont eu les réformes annoncées par Bouteflika, c’est le taux de participation aux marches, car ce mouvement n’a pas de cadres ou de représentants capables d’exprimer une position commune.

Je pense que ce qui a été annoncé par Abdelaziz Bouteflika peut convaincre une partie de la population algérienne

Deuxièmement, je pense que ce qui a été annoncé par Abdelaziz Bouteflika peut convaincre une partie de la population algérienne. Le but initial de la contestation était bien le refus du cinquième mandat et cela a été acté. C’est vrai qu’aujourd’hui, certains parlent d’un « quatrième mandat et demi », en référence à son maintien en poste sans élection, mais certains estiment tout de même avoir obtenu gain de cause.

Troisièmement, le choix de Lakhdar Brahimi comme négociateur non officiel va pousser certains Algériens à quitter la rue. Il manie bien le langage du dialogue et de l’ouverture.

Après avoir démenti sa nomination à la présidence de la conférence nationale, quel rôle peut-il jouer ?

Lakhdar Brahimi est un diplomate aguerri. Il sait que tout ce qui provient du pouvoir aujourd’hui va être critiqué. C’est par exemple ce qui est ressorti des entretiens médiatiques du Premier ministre Noureddine Bedoui et du vice-Premier ministre Ramtane Lamamra. Les questions des journalistes dénotent une forme d’aversion.

Lakhdar Brahimi a donc raison de le penser, toutes les propositions gouvernementales engendrent opposition et refus. C’est pour cela que lors de sa sortie médiatique, il ne s’est pas présenté comme voix officielle. Il s’est adressé au peuple algérien au nom du pouvoir, mais de manière indirecte. Il a soutenu l’idée d’une crise commune, qui concerne tout le monde et que nous nous devons de résoudre ensemble en négociant. Sa démarche est diplomatique.

Il faut comprendre que la rue algérienne n’est pas monolithique, il existe plusieurs mouvances et certaines d’entre elles sont réceptives à ce type de discours. Lakhdar Brahimi va permettre au régime de diviser la rue, et de n’y laisser que les radicaux. Cela pourrait donner lieu à des violences et présenterait le pouvoir comme l’unique option rationnelle.

Lakhdar Brahimi, ancien ministre des Affaires étrangères algérien. À l'Unesco (Paris), le 28 novembre 2018.

Lakhdar Brahimi, ancien ministre des Affaires étrangères algérien. À l'Unesco (Paris), le 28 novembre 2018. © Vincent Fournier/JA

Cette transition politique promise par le gouvernement a été rejetée par une partie de la rue et par l’opposition. Quelles sont les raisons de ce blocage ?

Le principal problème, c’est la confiance inexistante entre le gouvernement et la population. Toute participation à ce dialogue apparaît comme un suicide politique. Tous ceux qui vont approcher le gouvernement pour dialoguer vont être taxés de clientélisme et d’appât du pouvoir. C’est cela la crise réelle.


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Dans les faits, le discours du gouvernement est logique. De toutes les réactions des régimes pendant les printemps arabes, celle de l’Algérie a été de loin la plus adéquate. Les autorités n’ont pas eu recours à la violence, et n’ont pas non plus réprimé les manifestations. Le gouvernement a répondu aux demandes de la contestation algérienne, et refuse désormais lui aussi le cinquième mandat, le report des élections, l’ouverture du débat et l’inclusion de l’opposition et de la société civile.

Le problème qui persiste, c’est l’absence de garanties. Il n’existe pas d’institutions en Algérie capables de garantir une transition politique dans les normes, ni une société civile assez puissante pour la porter. L’armée ne peut jouer ce rôle, car elle a toujours été trop proche du pouvoir. Les Algériens refusent également l’intervention de toute force étrangère. La communauté internationale ne peut donc pas non plus garantir la bonne tenue du débat.

Quelle peut être la prochaine étape pour le mouvement ?

Le mouvement doit impérativement se structurer. Poursuivre dans l’opposition et exiger le départ de tous est un discours populiste, émotif, qui cache derrière lui la peur de ne pas pouvoir s’organiser. Mais je pense que cela va être nécessaire. Car plus cette situation va se prolonger, plus les risques de dérives violentes du mouvement vont s’accroître et cela va servir le gouvernement et lui donner une légitimité sécuritaire. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé en 1992.

Le mouvement protestataire a été incapable de produire des dirigeants et une feuille de route pour l’après-Bouteflika

Le gouvernement parle à la rue et la rue ne peut lui répondre d’une seule voix. Le point fort du mouvement en Algérie, c’est qu’il est massif, spontané, puissant. Son point faible, c’est qu’il n’est pas structuré. Le mouvement protestataire, lui, a été incapable de produire des dirigeants et une feuille de route pour l’après-Bouteflika. C’est pour cela que le gouvernement algérien, dans le contexte actuel, dispose de l’espace politique nécessaire pour se présenter lui même comme seul recours.

Selon vous, pourquoi la rue algérienne peine à parler d’une seule voix ?

Les personnes ou institutions qui ont appelé à sortir manifester ne sont pas identifiables. Dans d’autres pays, il existe des syndicats et une société civile qui appellent à sortir et qui peuvent ensuite dialoguer avec les autorités. Or, le paysage syndical et associatif est extrêmement pauvre en Algérie, car il a souvent été affilié au régime. C’est pour cela que la population est sortie d’elle-même.


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La rue refuse tout le monde, même l’opposition. Cette dernière n’est pas acceptée dans le mouvement de protestation car elle a commis beaucoup d’erreurs et elle a participé au jeu de pouvoir du gouvernement pendant des dizaines d’années. Je reproche à cette opposition ce qui se passe car elle a privé les Algériens d’importantes opportunités par le passé. C’est à cause de tout cela que l’Algérien est aujourd’hui désarmé, sans structure d’appui.

Je pense que le gouvernement est assez fort pour se réapproprier le mouvement et l’écarter, sauf si celui-ci se transforme en force de proposition capable de dialoguer. Il faut que la rue fasse quelques concessions pour bâtir une nouvelle Algérie. On ne peut pas changer de régime sans collaborer avec l’ancien. Le pouvoir, ce ne sont pas seulement les politiques, c’est aussi l’armée, la police. Tout cela ne peut pas disparaître du jour au lendemain.

Abdallah Djaballah lisant le communiqué final adopté à l'issue d'une réunion de l'opposition, mercredi 20 février 2019 à Alger (à sa droite l'islamiste Abderrazak Makri, à sa gauche l'ex-chef du gouvernement Ali Benflis).

Abdallah Djaballah lisant le communiqué final adopté à l'issue d'une réunion de l'opposition, mercredi 20 février 2019 à Alger (à sa droite l'islamiste Abderrazak Makri, à sa gauche l'ex-chef du gouvernement Ali Benflis). © YouTube/africanews

Deux décrets ont été publiés dans la foulée de ces changements pour légaliser la création du poste de vice-Premier ministre et le report des élections. Ces pratiques sont-elles constitutionnelles ?

Tous les Algériens sont d’accord pour dire que tout ceci est une crise politique qui dépasse la légalité. Le pouvoir a toujours eu l’habitude de modifier la loi. La légitimité légale a perdu de son importance en Algérie au fil des années. Les lois ont toujours été modifiées très rapidement. Je pense que ce qui est important, ce sont les résultats que cette période transitoire peut donner.

Si la contestation persiste, serait-il possible que le président Bouteflika parte avant les prochaines élections ?

Tous les scénarios sont possibles. Même au sein du pouvoir, il existe plusieurs mouvances, toutes attentives à ce qui se passe dans les rues. Preuve en est, le général Ahmed Gaïd Salah a d’abord commencé par parler des manifestants comme de ceux « qui veulent ramener l’Algérie aux années de guerre civile de la décennie 1990 », avant de déclarer que l’armée et le peuple ont une vision commune de l’avenir.

La suite des événements dépend de deux facteurs : la réaction des sécuritaires à la rue et la nature des réformes proposées par le gouvernement

La suite de ces événements dépend de deux facteurs : de la manière dont les sécuritaires vont continuer à réagir avec les manifestants, et deuxièmement de la nature des réformes proposées par le gouvernement pour apaiser les protestataires. Si la police opère un changement de stratégie ou si le gouvernement ne parvient pas à calmer la rue, nous pourrions nous retrouver du jour au lendemain dans une crise sécuritaire.

Depuis le début de la protestation, les Algériens parlent « d’une affaire familiale » et redoutent l’ingérence. Pourquoi cette peur ?

Les Algériens ont vu les conséquences de ce qu’il s’est passé en Libye et en Syrie. Ils veulent que le problème de l’Algérie reste algérien, et ne se transforme pas en problème mondial. Ils ne veulent pas que d’autres décident pour eux. Ils ont appris la leçon. Ils n’ignorent pas que la France et les États-Unis ont des intérêts en Algérie. C’est pour ça qu’ils cherchent à se protéger de leur influence. Le conflit, ils veulent qu’il reste interne et que l’Algérie soit réellement indépendante. Je pense que leur position est une belle leçon de l’histoire.

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