Politique

Mali : Sékou Allaye Bolly, le commerçant peul qui voulait réintégrer les anciens jihadistes

Sékou Allaye Bolly dans sa caserne à Mopti, le 12 mars 2019.

Sékou Allaye Bolly dans sa caserne à Mopti, le 12 mars 2019. © Baba Ahmed pour JA

Alors que le processus du DDR (Désarmement, démobilisation et réinsertion) tarde à être lancé dans la région de Mopti, Sékou Allaye Bolly s’emploie à extraire les jeunes Peuls des griffes des groupes armés jihadistes. Portrait.

Périphérie de Sévaré, à 15 kilomètres de Mopti, le 12 mars dernier. Sékou Allaye Bolly, 30 ans, rend visite à sa caserne où sont cantonnés des jeunes Peuls qui grossissaient auparavant les rangs des jihadistes. Dans ce lieu de transit, plusieurs dizaines de combattants cohabitent en attendant le démarrage du DDR (Désarmement, démobilisation et réinsertion).

« Il y avait une centaine de jeunes Peuls dans ce camp, mais les autorités l’ont fermé par peur d’une révolte. Cette base a été rouverte à la condition qu’elle devienne un lieu de transit pour les combattants candidats au DDR », explique Sékou Allaye Bolly, un commerçant notamment spécialisé dans les fournitures de bureau, qui comptait entre autres le gouvernement parmi ses clients. Pour continuer à recevoir les jeunes Peuls, ce natif de Mopti a ouvert trois autres bases dans la région : à Douentza, Diallassagou et Egousogou, dans le cercle de Bankass.

Au fil des mois, Sékou Allaye Bolly est devenu une figure de cette communauté dans le centre du pays. Et en l’absence d’interlocuteur entre les groupes armés peuls et l’État malien, le jeune trentenaire s’est donné pour mission d’extraire les jeunes Peuls des rangs des groupes jihadistes qui essaiment dans le centre du Mali. Avec, pour objectif final, de les faire participer au DDR.

Menacé par Amadou Koufa

Un engagement que Sékou Allaye Bolly explique par sa volonté de lutter contre l’amalgame associant sa communauté à Amadou Koufa, prédicateur radicalisé devenu l’un des visages peuls d’Al-Qaïda. Dans une vidéo diffusée début novembre, ce dernier avait appelé les Peuls à rejoindre le jihad. Donné pour mort quelques semaines plus tard après une opération de l’armée française dans le centre du pays, Paris a finalement annoncé le 11 mars qu’il était « vraisemblable » que le chef jihadiste soit encore en vie.


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« Je ne peux pas rester indifférent face aux exactions commises contre les Peuls. Car à cause d’Amadou Koufa, le mot “peul” est désormais devenu synonyme de “terroriste” », explique Sékou Allaye Bolly, dont le père a combattu pour l’armée française pendant la colonisation.

Le commerçant a donc d’abord lancé un appel via WhatsApp, afin de demander aux jeunes Peuls d’abandonner les groupes jihadistes « qui n’ont eu pour effet que l’extermination des Peuls », précise-t-il. Quelques temps plus tard, il a reçu un message de menace d’Amadou Koufa. « Il m’a accusé d’être appuyé par la France pour extraire les jeunes Peuls des mouvements jihadistes et les retourner ensuite contre lui », assure-t-il. Il m’a aussi demandé d’arrêter ma démarche, et il a ajouté que si je ne le faisais pas, il savait où je dormais… », confie Sékou Allaye Bolly.

Cette menace directe ne l’a pas découragé. Le commerçant ferait également l’objet de nombreuses fake news sur Internet, qu’il tient à démentir. Contrairement aux rumeurs, il n’a jamais été un militaire radié des Forces armées maliennes (Fama), n’a jamais été le remplaçant de Koufa et n’a pas non plus été lié à une affaire de viols, « pour ce dernier point, il s’agit d’un autre Sékou Bolly qui habite à Kati », nuance-t-il. Il déclare néanmoins avoir été emprisonné un mois à la sécurité d’État – avant d’être relâché – pour une affaire d’argent soupçonnée d’être destinée à du trafic d’armes, dans laquelle Cheick Aoussa a également été cité.

Nous étions obligés de combattre aux côtés des jihadistes

8 000 jeunes combattants enregistrés

Malgré les rumeurs, son appel trouve de l’écho chez les combattants peuls, fatigués de mener une guerre qu’ils n’ont pas choisie. « Nous étions obligés de combattre aux côtés des jihadistes : l’État n’était plus présent dans notre zone et il fallait prendre une arme pour exister », justifie un ex-jihadiste ayant suivi son appel et rejoint l’une de ses bases.

Le succès de son initiative l’a peu à peu imposé comme un interlocuteur privilégié des autorités maliennes et de la communauté internationale. La force de maintien de la paix de l’ONU au Mali, la Minusma, tient ainsi régulièrement des rencontres avec Sékou Allaye Bolly. Tout comme le bureau régional du DDR de Mopti, qui l’a contacté pour préparer le cantonnement de ses hommes.


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« Sékou Allaye Bolly est bien le leader peul avec qui nous discutons », confirme Askia Boul Abass, expert chargé de la réinsertion au bureau de Mopti du DDR.

D’autres communautés de la région, notamment les Dogons, ont eux aussi commencé à s’organiser pour prendre part au DDR, qui ne comporte à Mopti qu’un volet de réinsertion, contrairement au programme prévu dans le nord du Mali. Il y a quelques semaines, le bureau régional du DDR a ainsi reçu une liste de plus de 8 000 combattants appartenant à des groupes armés du Centre, qu’ils soient dogons, bambaras ou peuls.

Prévenir les violences

Sékou Allaye Bolly a pour sa part fourni une liste de 2 000 jeunes combattants peuls, tous d’anciens jihadistes. Problème : le processus de cantonnement n’a pas encore commencé à Mopti, et le budget nécessaire au programme reste flou. « Deux camps doivent recevoir les combattants prenant part au DDR, ils sont en phase de finalisation. L’un est situé à Soufouroulaye, à côté de Sevaré, l’autre est à Ténenkou », fait savoir Askia Boul Abass.

Nous prenons tous les chefs des groupes armés au sérieux, et nous verrons bien à l’heure du cantonnement si tous leurs combattants sont venus

« Le DDR a pour objectif de récupérer les armes et d’aboutir à la réinsertion sociale des anciens combattants. Il n’y aura pas d’intégration à l’armée », précise Askia Boul Abass, qui n’a aucune assurance que les quelque 8 000 combattants évoqués participent bien au DDR. « Nous prenons tous les chefs des groupes armés au sérieux, et nous verrons bien à l’heure du cantonnement si tous leurs combattants sont venus », poursuit-il.

En attendant, Sékou Allaye Bolly continue son travail auprès des Peuls. Pour prévenir d’autres violences, cette fois communautaires, il s’est entretenu avec Youssouf Toloba, le chef de la milice dogon Dana Amassagou. « Je reçois souvent des appels de villageois peuls pour m’avertir que des combattants dogons s’apprêtent à attaquer leur village. J’appelle Youssouf Toloba pour l’informer et en général, les Dogons abandonnent leur attaque », dit Sékou Allaye Bolly, engagé dans plusieurs batailles.

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