Pétrole & Gaz

[Tribune] Transformer l’économie pour réduire la dépendance au pétrole

Par

Économiste en chef de la Banque mondiale pour la région Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA)

Une raffinerie de pétrole à 350 km à l'est d'Alger. (Illustration) © Anis Belghoul/AP/SIPA

Depuis l’effondrement des cours du brut en 2014, l’Algérie, le Nigeria, et l’Arabie Saoudite ont annoncé ou adopté des mesures visant à réduire leur dépendance budgétaire à l’égard du pétrole et du gaz. Mais si beaucoup de pays exportateurs de combustibles fossiles comprennent la nécessité d’une telle politique, peu ont réussi à l’opérer.

Le dirigisme de l’État n’a souvent pas donné aux acteurs économiques la confiance ou les incitations nécessaires pour développer de nouvelles idées, innover et prendre des risques. Pour diversifier leurs économies, les gouvernements misent souvent sur les compagnies pétrolières (et minières) publiques.

Digitalisation et décarbonisation, une double rupture

Lorsque les prix des hydrocarbures augmentent, elles s’engagent avec peu de réussite dans des projets en dehors de leur cœur de métier et de leurs compétences. Lorsque les prix chutent, les pertes financières considérables enregistrées finissent par les endetter lourdement. Au point pour certaines, à l’image de la compagnie vénézuélienne PDVSA, de se retrouver en faillite alors qu’elles disposent d’importantes réserves de pétrole relativement peu coûteuses à exploiter.

Si les pays se focalisaient moins sur l’objectif de diversification des économies que sur les moyens d’y parvenir, ils obtiendraient peut-être davantage de résultats. Cette transformation passe notamment par une évolution du cadre d’incitation dans le domaine de la recherche et du développement. En d’autres termes, l’innovation dans le secteur de l’énergie doit devenir une opportunité de transformation plutôt qu’une menace sur la rente pétrolière.

Une ouverture plus grande des compagnies pétrolières vers la double rupture globale que constitue la « digitalisation » (de la production mais aussi dans la distribution de l’énergie) et la « décarbonisation » (l’avènement des énergies renouvelables) doit constituer un élément essentiel de la transformation de ces entreprises. Pour y parvenir, il faut changer les structures de gouvernance de ces entreprises et les rendre plus transparentes afin de bénéficier d’une culture de la méritocratie, de permettre aux cadres et salariés de s’épanouir afin d’atteindre leur plein potentiel, et enfin d’éviter la corruption.

Mais force est de constater, que l’absence de redevabilité et de transparence des États en Afrique et au Moyen-Orient ne permet pas au secteur pétrolier de s’adapter aux changements globaux et encore moins de servir de locomotive pour le reste de l’économie. Les entreprises où le secteur a été libéralisé ont en général mieux réussi que les entreprises publiques car elles sont responsables devant leurs actionnaires.

De pétroliers à énergéticiens

Au cours des dernières décennies, l’ouverture du capital des sociétés pétrolières appartenant à l’État, notamment en Chine (PetroChina), au Brésil (Petrobras) et au Mexique (Pemex), a connu un changement important. En décembre 2017, la Société nationale du pétrole d’Abou Dhabi (ADNOC), l’un des premiers grands exportateurs de pétrole du Moyen-Orient, a lancé avec succès une première introduction en bourse (IPO). L’Arabie saoudite, dans le cadre de son ambitieux plan de transformation de son économie, a annoncé qu’elle vendrait 5 % de la société pétrolière publique Aramco dans le cadre d’une IPO.

Cela semble être un pas en avant vers le modèle adopté par des groupes comme Exxon et BP, qui ont élargi leur modèle afin de devenir des entreprises énergétiques, équilibrant leurs actifs pétroliers avec plus d’actifs gaziers (qui comporte moins de CO2 que le pétrole) et d’autres formes d’énergie comme les énergies renouvelables. La structure de l’actionnariat (comme par exemple les investisseurs institutionnels, plus patients) et la Bourse sur laquelle l’entreprise est introduite comptent beaucoup pour la réussite de la transformation de l’entreprise et son nouveau cap.

La réduction de la teneur en carbone des sources d’énergie, accélérée par les promesses faites par les pays sur les émissions de CO2 lors de la COP21, constitue une opportunité pour la transformation des compagnies pétrolières publiques. La région Afrique et Moyen-Orient dispose non seulement de vastes réserves de pétrole, mais aussi de ressources renouvelables en grande partie inutilisées. Le soleil fournit en effet toutes les six heures aux régions désertiques plus d’énergie que la planète n’en consomme en un an, d’après Désertec, une initiative qui vise à exploiter le potentiel énergétique durable des régions qui disposent d’abondantes sources d’énergie renouvelables. C’est en effet dans cette région, ainsi que dans certaines parties de l’Asie et des États-Unis, que le rayonnement solaire est le plus intense, d’après la NASA.

Environnement propice à la concurrence

Le solaire et les autres sources d’énergie renouvelable offrent aux pays de la région la possibilité de compenser le risque d’actifs échoués, qui consiste à ne pas pouvoir exploiter leurs réserves de pétrole et de gaz à cause de la régulation sur les émissions et les changements technologiques favorisant les énergies renouvelables. Ces ressources peuvent aider à répondre aux projections de montée en flèche de la demande d’électricité observée dans nombres de pays d’Afrique et du Moyen-Orient en raison de l’expansion démographique.

La baisse des cours du pétrole et du gaz fait de la transformation une nécessité. En se centrant sur l’objectif final de la diversification, les pays de la région ont pendant trop longtemps perdu de vue le bon enchaînement du processus et du changement comportemental et institutionnel pour y parvenir.

Les politiques de transformation doivent renoncer aux approches descendantes (« top down ») qui sélectionnent les secteurs à développer et viser plutôt au renforcement de la structure institutionnelle à l’intérieur (par une meilleure gouvernance d’entreprise) et à l’extérieur des entreprises (des autorités de concurrence crédibles et indépendantes). Créer un environnement propice à la concurrence, et donc à la compétitivité, c’est faire en sorte que les entreprises et, à terme, l’ensemble de l’économie, réalisent leur potentiel.

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