Sport

Au Sénégal, le football professionnel se tourne vers l’État pour survivre

Le Colombien Juan Cuadrado, à gauche, rivalise avec le Sénégalais Kalidou Koulibaly, à droite, à la Coupe du monde de football 2018. © Martin Meissner/AP/SIPA

Les présidents des clubs professionnels sénégalais sont inquiets. Ils craignent pour l’avenir du professionnalisme et les emplois qu’il génère, et en ont appelé au président de la République Macky Sall pour que l’État s’implique davantage. Le message a visiblement été entendu.

Macky Sall, qui vient d’être réélu aux plus hautes fonctions de l’État, et son gouvernement, ne pourront plus dire qu’ils ne savaient pas. Le 20 février dernier, au Grand théâtre national de Dakar, à l’occasion d’une rencontre avec des représentants du sport sénégalais et notamment Saer Seck, le président de la Ligue sénégalaise de football professionnel (LSFP), le président sortant, alors en campagne en vue d’une réélection, avait écouté pendant plusieurs heures les inquiétudes des uns et des autres. « J’ai le sentiment que le message est passé. Nous avons expliqué la situation actuelle : le foot professionnel est menacé. Or, il est aussi synonyme d’emplois. »

Équilibre « grâce aux deniers des présidents »

Les deux divisions professionnelles, qui comptent au total 28 clubs, représentent « 2 000 emplois directs », selon Saer Seck. « Et entre 5 000 et 10 000 indirects », ajoute Mathieu Chupin, le président de Dakar Sacré-Cœur (Ligue 1).

Imaginez les conséquences de la fin du professionnalisme. Il faut que l’État comprenne que le sport est un important vecteur économique, éducatif et social

« Si les clubs fonctionnent, c’est le plus souvent grâce aux deniers personnels des présidents, poursuit le Franco-Sénégalais. Au Sénégal, les recettes de billetterie sont faibles, le sponsoring privé très limité, et le marché des transferts est très irrégulier. Si on s’en sort à peu près, c’est grâce au foot loisir, pour les enfants et les adultes, et à notre partenariat avec l’Olympique lyonnais (OL) [depuis 2015, le club français verse une aide financière à l’académie dakaroise pour améliorer la formation des jeunes, dont les plus prometteurs rejoignent l’OL]. Les clubs des Diambars et Génération Foot [partenaire du FC Metz], qui forment des joueurs, s’en sortent eux aussi. Mais les autres ont beaucoup de difficultés. Imaginez les conséquences de la fin du professionnalisme. Il faut que l’État comprenne que le sport est un important vecteur économique, éducatif et social. »

Diambars, un centre de formation créé en 2003 et implanté à Saly, gagne de l’argent grâce aux transferts des joueurs. Plusieurs internationaux sénégalais, tels Kara Mbodj, Pape Souaré, Saliou Ciss, Papa Alioune N’Diaye et évidemment Idrissa Gueye, y ont été formé avant d’être transférés en Europe. De son côté, Génération Foot bénéficie d’une aide matérielle et financière du FC Metz. Le club français, en contrepartie, est prioritaire pour faire venir en Moselle les joueurs formés à Dakar. Ces dernières années, Diafra Sakho, Papiss Cissé, Ismaïla Sarr et Sadio Mané ont rejoint la France, avant d’être transférés par Metz dans d’autres clubs – Génération Foot touchant un pourcentage à chaque revente.

2,3M € de subvention annuelle pendant 5 ans

Saer Seck a expliqué, lors de sa rencontre avec Macky Sall, qu’un partenariat entre l’État et le football professionnel sénégalais était vital. « Les axes de ce partenariat que nous souhaitons sont essentiellement économiques, reprend Seck. Ainsi, nous avons demandé que l’État verse une somme de 1,5 milliard de francs CFA [environ 2,3 millions d’euros] par an pendant cinq ans. Cela représenterait 50 millions de FCFA pour chaque club. Nous avons également demandé qu’une aide annuelle supplémentaire de 100 millions de FCFA soit versée tous les ans à la LSFP et, enfin, que chaque club soit doté d’un bus pour ses déplacements », détaille le dirigeant. Une somme qui viendrait s’ajouter à celle négociée avec le diffuseur chinois StarTimes (9,7 millions d’euros sur 10 ans).


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« Ce serait vraiment une bonne chose que les clubs bénéficient de cette subvention annuelle. Car la plupart du temps, ce sont les présidents qui font vivre les clubs. Et c’est souvent difficile », confirme l’ancien international Alassane Ndour, qui a quitté son poste de manager général de Niary Tally (Ligue 1) en début d’année.

« Le président arrivait à payer les salaires tous les mois, mais ce n’est pas le cas partout. Et les clubs ne peuvent pas, faute de moyens, verser de revenus plus importants, ou même recruter. L’aide de l’État est nécessaire, mais il faut aussi inciter les entreprises à faire du sponsoring », poursuit l’ex-joueur de Saint-Étienne. Contacté par Jeune Afrique pour commenter la possibilité pour l’État de satisfaire ces demandes, le cabinet de Matar Ba, le ministre des Sports, n’a pas réagi.

Pause fiscale de dix ans

L’autre grande préoccupation des clubs professionnels du pays de la Teranga concerne le volet fiscal. Les entités les mieux structurées du Sénégal (Génération Foot, Diambars, Sacré-Cœur) paient des impôts. Les autres, qui reposent sur des statuts associatifs, en sont exonérés.

Il faut inciter les investisseurs, qu’ils soient Sénégalais ou étrangers, à injecter de l’argent dans le football en particulier et dans le sport sénégalais en général

« Nous souhaitons que pendant une période de dix ans, il y ait une pause fiscale, afin de permettre aux clubs de se structurer, et de développer les sources de recettes potentielles », revendique Saer Seck. Cette pause fiscale aurait également un avantage, défendu par Mathieu Chupin : « Il faut inciter les investisseurs, qu’ils soient Sénégalais ou étrangers, à injecter de l’argent dans le football en particulier et dans le sport sénégalais en général. J’ai presque envie de dire que le sport doit être une priorité nationale. 70 % des Sénégalais ont moins de 30 ans. Et le pays fait surtout parler de lui à l’étranger grâce à ses sportifs. »

« Confier la gestion des stades » au secteur privé

Les clubs professionnels misent également sur une amélioration des infrastructures, et notamment des enceintes sportives. À Dakar, le stade Demba-Diop est toujours sous scellé, un an et demi après la finale de la Coupe de la Ligue entre l’US Ouakam et Mbour, endeuillée par la mort de huit personnes, alors que l’arène Léopold-Sédar-Senghor est notoirement vétuste.


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Le stade de Thiès, qui devait accueillir les deux prochains matchs des Lions de la Teranga face à Madagascar en qualifications pour la CAN 2019, le 22 mars, et le Mali en amical quatre jours plus tard, n’a pas encore été homologué par la CAF. « Il faut confier la gestion des stades à des organismes privés. Si les supporteurs sont accueillis dans des enceintes confortables, sécurisées, ils viendront plus nombreux. Le sport est un spectacle, qui peut générer des revenus. Gérer et exploiter des stades, c’est un métier », énonce Saer Seck.

Le président de la LSFP se dit « optimiste » pour l’avenir du football professionnel. « Le chef de l’État a vraiment pris conscience des choses, de l’impact économique que cela représente », affirme-t-il. Une analyse que Mathieu Chupin s’efforce de partager, même si le président de Dakar Sacré-Cœur attend les premières réalisations concrètes : « Il faut réellement que les mentalités des politiques évoluent et ne plus voir le sport comme uniquement un loisir, tel que c’était le cas il y a 30, 40 ou 50 ans. » Au delà des terrains, l’avenir du football professionnel sénégalais devrait se jouer aussi au Palais présidentiel dans les prochains mois…

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