Santé

Décès de 12 nourrissons en Tunisie : « Le système de santé part à vau-l’eau »

L'ex-ministre tunisien de la Santé Abderraouf Chérif. © YouTube/Tuniscope.com

Douze nourrissons sont morts d'une infection nosocomiale au centre de néonatologie de l’hôpital de la Rabta (Tunis), entre le jeudi 7 et le samedi 9 mars. Un drame qui a engendré la démission du ministre de la Santé et suscité une vive émotion en Tunisie.

La démission du ministre de la Santé, Abderraouf Chérif, confronte le gouvernement de Youssef Chahed à une nouvelle crise sanitaire, après celle de la pénurie de médicaments au premier semestre 2018. Zeineb Turki, médecin et porte-parole du parti Afek Tounes, revient sur les origines des défaillances.

Jeune Afrique : Au cours des dernières années, plusieurs alertes ont été lancées sur la situation des hôpitaux publics tunisiens. Que se passe-t-il ?

Zeineb Turki : Un drame était inéluctable. Dans une lettre ouverte adressée en 2017 au gouvernement, plus de 380 médecins et 70 professeurs agrégés ont tiré la sonnette d’alarme. Depuis, aucune mesure n’a été prise. La masse salariale siphonne le budget. Cependant, pour les défaillances, il ne s’agit pas d’un problème de budget mais d’orientation et de gouvernance, sachant que le secteur de la santé publique est gangrené par la corruption.


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L’insuffisance de médicaments ou d’équipements n’est pas liée à des problèmes avec la Pharmacie centrale, mais aux vols de médicaments qui alimentent le circuit parallèle. La répartition des ressources, notamment humaines, est traitée avec rigidité. Un infirmier ne peut pas passer d’un service à l’autre, même quand il y a des carences de personnel. Dans cette configuration, le système est immobile et part à vau-l’eau. Revoir la chaîne revient aussi à avoir aux commandes des hôpitaux des personnes formées à cela, car les médecins ne peuvent se substituer au directeur d’un centre hospitalier.

Est-ce un problème d’autorité ou de moyens ?

Cela relève surtout de la gouvernance : depuis 2011, aucun ministre n’est resté assez longtemps pour réformer la santé publique. Se sachant sur un siège éjectable et en butte aux revendications syndicales, aucun ne s’est penché sur la refonte du système. Les états des lieux existent : ils remplissent les tiroirs. Certains ont été faits même avant 2011, puisque la crise n’est pas nouvelle, et n’a fait que s’aggraver. Mais revoir l’organisation de la santé publique exige un courage politique, du temps, et la capacité de mettre en œuvre les décisions.

Cela explique-t-il que les jeunes médecins tunisiens préfèrent exercer à l’étranger ?

Sans doute. Les médecins travaillent dans des conditions infernales, sous pression constante. À la fin d’une garde, on se dit « ouf, c’est fini et personne n’est mort ». On en est là, tant les conditions sont inimaginables. Dans certains hôpitaux, faute d’ascenseur en fonctionnement, on descend les malades sur leurs lits par l’escalier. Les conditions de travail sont à revoir : il est inconcevable que pour une échographie, une femme doive parcourir des kilomètres pour trouver se rendre au CHU le plus proche.

Tout est à revoir, à commencer par le niveau des salaires, pour éviter les départs à l’étranger ou vers un secteur privé beaucoup plus rémunérateur

Les structures locales et les directions de soins de base, existent. Elles pourraient contribuer à désengorger les hôpitaux. On tacle les jeunes médecins de ne pas vouloir aller en région, mais faute d’écoles et d’infrastructures, comment peuvent-ils s’y installer avec leur famille ? À l’indépendance, la Tunisie avait bâti sa santé publique à partir de zéro, en assurant un excellent niveau de formation à ses médecins. Aujourd’hui, tout est à revoir – dont le niveau des salaires, pour éviter les départs à l’étranger ou vers un secteur privé beaucoup plus rémunérateur.

La crise actuelle suffira-t-elle à revoir le système de santé ?

Nous sommes en année électorale, donc il ne faut pas se leurrer. Le drame des nourrissons morts sera comme l’affaire de l’école coranique de Regueb qui endoctrinait des enfants : une fois l’émotion passée, on oubliera le problème. Pourtant, cela touche des fondamentaux que sont la santé et l’éducation.

La ministre de la Santé par intérim, Sonia Ben Cheikh, dénonce une instrumentalisation politique. Qu’en pensez-vous ?

Personne n’est indifférent à cette tragédie. Les partis s’expriment en conséquence. Nous avons aujourd’hui besoin de nous entendre sur ce que nous voulons faire de nos services de santé. Cela relève d’un choix commun.

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