Cinéma

[Tribune] Mon dernier Fespaco

Par

Réalisatrice franco-tunisienne

Cérémonie d'ouverture du Fespaco au stade municipal de Ouagadougou, le 23 février 2019. © Sophie Garcia pour Jeune Afrique

Nadia El Fani, réalisatrice franco-tunisienne, était cette année la présidente du Jury Documentaires de la 26e édition du Fespaco. Elle explique pourquoi elle n'y reviendra pas.

Je connais le Fespaco depuis 1993, époque de mes premiers courts-métrages. Depuis, mes films y ont toujours été sélectionnés alors que dans mon propre pays, la Tunisie, jamais. C’est dire à quel point depuis 25 ans mon affection pour le Festival burkinabè est grande.

En 2013, j’étais très fière d’y recevoir le Grand prix du documentaire Même pas mal, alors que je continuais d’être ostracisée en Tunisie. En 1993 et 1995, les réalisateurs de courts-métrages que nous étions avions déjà mené la bataille pour être mieux considérés par les organisateurs. Combien de nous passaient leurs premières nuits sur les canapés des halls d’hôtel, faute de chambres attribuées alors que d’autres invités, non cinéastes, en avaient de luxueuses ?

Chacun sait que venir au Fespaco demande une bonne dose d’énergie !

Le 21 février 2019, j’ai pris l’avion pour Ouagadougou pour participer au cinquantenaire du Fespaco, invitée par les organisateurs comme présidente du Jury documentaires. Je passe sur  les détails organisationnels inhérents aux difficultés financières et pratiques de notre Continent pour ce qui concernent les voyages… Chacun sait que venir au Fespaco demande une bonne dose d’énergie !

Comme partout, menaces d’attentats obligent, les consignes de sécurité étaient drastiques. En revanche, être bousculée, voir même violentée par des services de sécurité trop zélés comme ce fut le cas à l’entrée de la cérémonie d’ouverture reste inacceptable.

Profond mécontentement

Mais mon profond mécontentement et celui de mon Jury vient d’ailleurs. Dès le premier jour, nous n’avons pas pu établir un agenda de visionnage cohérent. Il nous fallait pourtant visionner les 36 films, longs et courts, que nous devions départager ! Nous ne disposions ni de synopsis ni de fiches techniques, le catalogue n’a été prêt que… trois jours après le début du festival. Nous avons dû nous partager un programme général découvert par hasard dans les mains d’un invité…

Notre jury est cependant resté soudé et nous avons entrepris de nous adresser tous ensemble à la direction du festival pour obtenir, au bout de 3 jours, un endroit où visionner des films que nous ne pouvions voir en salle avec le public. Il nous fallait voir 6 à 7 films par jour pour arriver au bout et livrer notre palmarès en temps et en heure. Notre patience a atteint ses limites plus d’une fois… La déprogrammation du film Amal, réalisé par Mohamed Siam, n’a pas été annoncée… Le film n’était pas là.

Quelques heures avant la cérémonie de clôture, tous les jurys officiels ont été convoqués au siège du Fespaco. Voyant que l’on ne nous disait rien de précis sur le déroulé de la soirée, j’ai fait savoir que nous désirions annoncer notre palmarès avec les attendus de nos prix. Il nous est accordé, ainsi qu’au président du Jury Fictions, de monter sur scène.

Notre Jury Documentaires n’a même pas été mentionné ! Nous n’existions plus !

Est-ce dû à la présence des chefs d’État à la cérémonie de clôture ? Difficile à dire mais à notre grande surprise, nous n’avons finalement pas été conviés sur scène. Pis, notre Jury Documentaires n’a même pas été mentionné ! Nous n’existions plus !

Violemment prise à partie

Notre palmarès a donc été égrené dans la confusion la plus totale, des lauréats présents n’ont pas été cités, comme François Woukoache, mention spéciale pour le film N’Tarabana. Quand j’ai tenté de monter sur la scène, ordre m’a été intimé de redescendre. Je me suis donc adressée à la presse au bas des marches.Violemment prise à partie par des agents de sécurité qui voulaient me jeter dehors, je me suis retrouvée encerclée par 4 agents de sécurité qui m’ont attrapée violemment par les bras et bousculée sans ménagements. Des gens de l’organisation m’ont signalé que je n’avais pas le droit de parler à la presse. J’ai fini par me dégager et je suis revenue, tremblante, à mon siège. Je ne souhaitais plus qu’une chose, quitter cette salle.

Notre palmarès n’a pas été repris par la presse. Est-ce parce que le documentaire n’intéresse personne ou est-ce parce que les journalistes n’ont pas eu entre les mains le détail des prix ?

Le cinéma, le grand absent

Durant cette soirée, les cinéastes primés n’ont pas eu l’occasion de s’exprimer. Le Fespaco est un festival de cinéma, je ne nie pas aux politiques le droit d’être présents et de s’intéresser à nos films, nous avons besoin de leur soutien et plus particulièrement de leur soutien financier, mais ce soir-là, le cinéma était le grand absent…

Nous étions pourtant heureux d’attribuer l’étalon d’or de Yennenga du documentaire à Aïcha Leterrier, du Burkina Faso, une réalisatrice jeune et talentueuse auteur de Le loup d’or de Balole, un film qui comptera…

Nous sommes rentrés épuisés, mais fiers de notre travail de Jurés. C’est pourquoi je tiens à faire ces mises au point. Il s’agit aujourd’hui d’être capables d’accepter les critiques afin de pouvoir évoluer. Critiquer le Fespaco, ce n’est ni offenser, ni insulter les organisateurs, c’est leur dire en face tout ce qui n’est plus admissible après cinquante années d’existence.

En ce qui me concerne, c’était mon dernier Fespaco.


Le Palmarès du Jury Documentaires 


Longs métrages

ÉTALON D’OR DE YENNENGA : LE LOUP D’OR DE BALOLÉ, D’AÏCHA BORO-LETERRIER. BURKINA FASO

ÉTALON D’ARGENT DE YENNENGA  : AU TEMPS OU LES ARABES DANSAIENT DE JAWAD RHALIB. MAROC

ÉTALON DE BRONZE DE YENNENGA : WHISPERING TRUTH TO POWER DE SHAMEELA SEEDAT. AFRIQUE DU SUD

MENTION SPÉCIALE : NATRABANA, DE FRANÇOIS WOUKACHE. CAMEROUN

Courts métrages

POULAIN D’OR DE YENNENGA : CONTRE TOUTE ATTENTE de Charity Resain NAMPOSO & Andrea IAANNETTA. Kenya

POULAIN D’ARGENT DE YENNENGA (à l’unanimité) : AINSI PARLAIT FÉLIX de Nanteneina LOVA. Madagascar

POULAIN DE BRONZE DE YENNENGA : TATA MILOUDA de Nadja HAREK. Algérie/France

PRIX PAUL ROBESON DE LA DIASPORA : MY FRIEND FELA DE JOEL ZITO ARAUJO. Brésil

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