Sécurité

Fermeture de la frontière Tchad-Libye : « Une révolution ne se fait pas à des centaines de kilomètres de N’Djamena »

Des forces tchadiennes engagées contre Boko Haram, en mars 2015 (photo d'illustration). © Jerome Delay/AP/SIPA

En visite dans la région du Tibesti, le ministre tchadien de la Sécurité Mahamat Abali Salah a annoncé la fermeture de la frontière entre son pays et la Libye, théâtre de conflits avec des groupes rebelles armés et de divers trafics. Son efficacité « sera à prouver », selon Roland Marchal, chercheur au CNRS.

C’est la deuxième fois que le Tchad ferme sa frontière avec la Libye, au Nord. Annoncée le 5 mars dans la localité de Kouri Bougoudi, dans la région du Tibesti, cette décision a été motivée par les « problèmes sécuritaires » qui se multiplient dans la zone, selon Mahamat Abali Salah, ministre tchadien de la l’Administration du territoire et de la Sécurité publique. Objectif : prévenir les incursions des groupes rebelles armés, quelques semaines après l’entrée d’un groupe armé au Tchad depuis la Libye, qui avait nécessité l’intervention de l’armée française. Lutter contre l’orpaillage illicite, régulièrement source de conflits entre les groupes et les forces de l’ordre, ferait également partie des raisons avancées pour justifier cette fermeture.

« Tout individu qui se trouvera dans ce site de Kouri sera considéré comme un terroriste », a mis en garde le ministre tchadien. À ces menaces, le comité d’autodéfense de la ville de Miski a annoncé, par la voix de son porte-parole Molly Sougui, que les insurgés refusaient « catégoriquement d’être désarmés ».

Fermer la frontière avec la Libye, dont les milices locales rejettent catégoriquement le pouvoir du président Idriss Déby Itno, sortira-t-il le pays de la crise ? Son efficacité « sera à prouver », analyse Roland Marchal, chercheur au CNRS et spécialiste des conflits dans l’Afrique subsaharienne.

Jeune Afrique : Le ministre de la Sécurité Mahamat Abali Salah a annoncé le 5 mars la fermeture de la frontière entre son pays et la Libye, une zone qu’il a qualifiée de « carrefour de tous les malfrats, des terroristes et rebelles ». Comment traduisez-vous cette fermeture ?

Roland Marchal : La situation sur place est complexe et la fermeture est justifiée par différents points. Au nord du Tchad, dans le Tibesti, l’orpaillage est source d’instabilités. Les affrontements entre l’armée tchadienne et les groupes armés tchadiens d’autodéfense y sont récurrents. Ces derniers, établis dans la zone, protègent les territoires et tirent des bénéfices de l’or. En face, des proches du président Idriss Déby Itno veulent avoir la main sur toute la zone et l’orpaillage.

D’un autre côté, la fermeture de cette frontière est plutôt symbolique. Idriss Déby Itno essaye de faire monter la pression en attirant l’attention sur le pays afin de bénéficier de l’aide internationale. Le Tchad traverse une sérieuse crise économique et sociale. À cela s’ajoute la gestion des rebelles hostiles au pouvoir de N’Djamena.

Quelle est la force des incursions des groupes rebelles ?

Idriss Déby Itno a aujourd’hui très peur des groupes rebelles car nombre d’entre eux ont fait partie de son cercle le plus proche. Parmi eux, on retrouve notamment l’Union des forces de la résistance (UFR), dirigé par Timan Erdimi, son neveu exilé au Qatar. En février dernier, l’UFR a mené une descente vers le Sud, traversant la région de l’Ennedi Est le long de la frontière avec le Soudan. Idriss Déby Itno a vu cela comme une descente sur N’Djamena.


>>> À LIRE : Tchad : Timan Erdimi, le neveu terrible d’Idriss Déby Itno qui rêve de marcher sur N’Djamena


Il a demandé le soutien de la France et les Mirage de l’opération Barkhane ont stoppé la route aux rebelles. Mais il est difficile d’affirmer que l’UFR se rendait dans la capitale tchadienne puisqu’une révolution ne se fait pas à des centaines de kilomètres de N’Djamena. En réalité, cet épisode a montré l’extrême méfiance d’Idriss Déby Itno et sa profonde inquiétude envers les rebelles.

Les rebelles du Nord sont-ils toujours réfugiés dans le sud de la Libye ?

Certaines milices tchadiennes ont dû déserter le sud de la Libye à cause de Khalifa Haftar. L’objectif du maréchal est clair, il veut le pouvoir à Tripoli mais avant cela, il souhaite prendre le Sud-Ouest. Début février, l’UFR – proche des milices de Misrata – qui a pris la route du Sud, s’est rendu compte qu’il fallait quitter le sud-libyen pour ne pas se retrouver sur le champ de bataille du maréchal libyen.

Il est donc difficile d’identifier les groupes présents. Des jeux d’alliances se jouent dans ces localités entre les partisans de Khalifa Haftar, les groupes derrière les islamistes et les grandes puissances occidentales, qui jouent un jeu ambigu entre le soutien officiel – ou non – au maréchal Haftar.

N’Djamena a-t-il le contrôle du nord-ouest du Tchad ?

Dans le Nord, Idriss Déby Itno s’est fait avoir dans sa propre stratégie. Cette zone est aujourd’hui contrôlée par la population. En 2011, au moment du soulèvement contre le général Kadhafi, le président tchadien a voulu sécuriser le Nord en donnant le pouvoir aux groupes ethniques se trouvant dans la zone frontalière : Toubous, Goranes et Zaghawa. Cela a fonctionné un temps. La décomposition de la crise libyenne et l’arrivée du maréchal Haftar dans le sud de la Libye a créé un mécontentement. Idriss Déby Itno est en porte-à-faux entre les alliances qu’il a tissées avec les ethnies du Nord pour sécuriser sa frontière et celles que fait Haftar avec les groupes rebelles tchadiens pour étendre son contrôle dans le sud-ouest libyen.

Après une première fermeture, il y a deux ans, celle-ci permettra-t-elle de réduire les trafics entre le Tchad et la Libye ?

Les Goranes et les Toubous commercent énormément avec les grandes villes du sud de la Libye, puisque c’est là-bas que se trouve l’argent. Cette fermeture va entraîner des problèmes d’approvisionnement et les denrées seront chères pour les locaux.

Cependant, l’armée qui va être stationnée aux frontières est composée de Toubous et de Zaghawa. Avec l’interdiction, la contrebande va plus que jamais être florissante. L’efficacité de cette fermeture sera donc à prouver. En faisant cela, Idriss Déby Itno ne gagne pas en popularité dans le Nord-Ouest.

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