Politique

Tunisie : trois ans après la sanglante attaque de Daesh, Ben Guerdane se sent toujours délaissée

Murs d'une maison marquée par les affrontements entre forces de sécurité et jihadistes, près de Ben Gherdane, le 8 mars 2016. © AP/SIPA

Le 7 mars 2016, des combattants de l'organisation État islamique (Daesh en arabe) attaquaient Ben Guerdane, dans le sud tunisien, causant 20 morts parmi les forces de sécurité et les civils. Trois ans plus tard, les habitants sont encore sous le choc et se sentent abandonnés par l'État central, malgré l'annonce de plusieurs projets économiques.

« Viendra, viendra pas ? » Durant plusieurs jours, les habitants de Ben Guerdane (Sud) pensaient accueillir le chef du gouvernement, Youssef Chahed, pour commémorer le troisième anniversaire de l’attaque menée par Daesh, qui avait fait en 2016 13 victimes militaires et sept civiles – ainsi qu’une cinquantaine du côté des assaillants. Il n’en sera rien. L’événement a finalement été marqué par la pose d’une pierre inaugurale d’une zone de libre-échange afin de participer au développement de la localité.


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« Il reste encore beaucoup à faire pour y parvenir. La société d’exploitation n’a pas encore été créée », nuance d’emblée Mabrouk Korchid, ancien ministre des Domaines de l’État et des affaires foncières, natif de la région. Il doute du bien fondé du projet et fait remarquer à Jeune Afrique que « toute la Libye est actuellement une zone de libre-échange. Il sera difficile pour Ben Guerdane d’être attractif. »

Projets avortés

Des fonds avaient pourtant été débloqués pour que la ville devienne un pôle d’arts et de tournois équestres, spécificité régionale dont les Libyens sont friands, mais le projet est resté dans les cartons, alors que la zone industrielle qui a été aménagée est en panne, faute d’investisseurs. Autant de désillusions pour les habitants, qui ont défendu leur territoire et la Tunisie quand, au petit matin du 7 mars 2016, des jihadistes affiliés à Daech ont pris d’assaut, avec des complicités locales, des points stratégiques de la ville pour y instaurer un califat.

Les habitants pensaient aussi être honorés par l’institution du 7 mars comme Journée nationale de lutte contre le terrorisme, mais le décret n’a pas été publié

« C’était un cauchemar. Les terroristes sillonnaient les rues et réclamaient le soutien de la population pour installer leur État islamique (EI) », se souvient un témoin des affrontements. L’épisode sanglant a marqué les esprits, et révélé toute la fragilité d’une zone frontalière poreuse incontrôlable depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011. Un mur de sable et l’établissement d’une zone militaire n’ont pas suffi à la sécuriser de manière pérenne.

L’attaque a aussi été un coup de semonce pour les autorités qui n’avaient pas pris, malgré les alertes des services de renseignement, toute la mesure de la menace et de l’existence de réseaux locaux armés et entraînés pour la plupart dans des camps en Libye. Trois ans plus tard, les habitants de la région s’attendaient à une reconnaissance même a minima, avec quelques projets pour la région et la création d’emplois. Ils pensaient aussi être honorés par l’institution du 7 mars comme Journée nationale de lutte contre le terrorisme, mais le décret n’a pas été publié.

En première ligne face au terrorisme

Une occasion ratée, donc, pour ceux qui, le reste de l’année, se disent oubliés et ne se contentent pas de voir les terroristes jugés. « Nous sommes quand même des héros », tempête Ali, un jeune qui a été contrainte de s’installer à Tunis, faute de pouvoir gagner sa vie dans sa région d’origine. « Ce n’est pas la contrebande qui freine, mais la politique », fustige Mabrouk Korchid, qui dénonce la volonté de mainmise des islamistes, avec l’appui de parties libyennes. De toute évidence, Ben Guerdane se cherche mais, située à quelque 200 kilomètres de Tripoli, elle ne se trouvera qu’avec une régulation de la situation en Libye, estime l’ex-ministre.


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À décharge du pouvoir central, la Tunisie, dans un contexte de précarité économique, doit lutter contre le terrorisme sur plusieurs fronts. Les incursions des combattants, persistantes et répétées, dans la région du mont Chaambi (Ouest, à la frontière algérienne), nécessitent une importante concentration de moyens techniques et humains, au détriment d’autres territoires. Une situation d’autant plus instable que le pays doit également gérer l’épineux dossier du retour des jihadistes depuis les zones de conflit.

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