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Cet article est issu du dossier «Démission de Bouteflika : les six semaines qui ont ébranlé l'Algérie»

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Diplomatie

Mobilisation anti-Bouteflika en Algérie : la France entre neutralité et inquiétude

Emmanuel Macron, en février 2016, dans la basilique Notre-Dame-d'Afrique, à Alger. © Anis Belghoul/AP/SIPA

La présidence et le ministère des Affaires étrangères français suivent de très près la mobilisation populaire contre un cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika. Le mot d’ordre : pas d'ingérence, mais en même temps pas d'indifférence. Coulisses.

Marcher sur une ligne de crête étroite n’est jamais une chose évidente. Depuis une semaine, la diplomatie française est pourtant contrainte de réaliser ce numéro d’équilibriste quand elle s’exprime sur la situation en Algérie. Mercredi 6 mars, le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian s’est exprimé pour la première fois publiquement sur ce dossier : « La France est très attentive au déroulé de cette échéance électorale majeure [le scrutin présidentiel algérien]”, a-t-il déclaré lors de la séance hebdomadaire de questions au gouvernement.

Le chef de la diplomatie française a expliqué que Paris respectera trois “principes » : « L’Algérie est un pays souverain. C’est au peuple algérien et à lui seul qu’il revient de choisir ses dirigeants et son avenir. […] L’Algérie est un pays ami auquel nous rattachent des liens multiples. […] L’Algérie est un pays clé en Afrique et en Méditerranée. C’est pour ça que la stabilité, la sécurité et le développement de l’Algérie sont tout à fait essentiels. »

Deux jours plus tôt, le lundi 4 mars, le Quai d’Orsay avait réagi par le biais de sa porte-parole, au lendemain des promesses d’Abdelaziz Bouteflika suite au dépôt de son dossier auprès du Conseil constitutionnel : « Nous avons pris note de la candidature du président Bouteflika. Nous souhaitons que l’élection présidentielle se déroule dans de bonnes conditions. C’est au peuple algérien qu’il appartient de choisir ses dirigeants et de décider de son avenir. »


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L’Élysée adopte une position identique. « C’est au peuple algérien de choisir ses dirigeants et de décider de son avenir », confie à Jeune Afrique une source au sein de la présidence de la République, estimant n’avoir « pas vocation à commenter un processus électoral”. Emmanuel Macron a d’ailleurs pris soin de ne faire aucun commentaire officiel sur ce terrain inflammable.

La position française avait été exprimée dès le 27 février par le porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux : « C’est au peuple algérien et à lui seul qu’il revient de choisir ses dirigeants et de décider de son avenir, et cela dans la paix et la sécurité”, avait-il affirmé. Depuis, le message a été relayé par des membres du gouvernement, comme Didier Guillaume, ministre de l’Agriculture : « La France veut réaffirmer la souveraineté du peuple algérien », a-t-il ainsi déclaré, dimanche sur Europe 1.

“Pas de leçons à donner”

Dimanche, la candidature du président algérien à un cinquième mandat a été déposée. Dans une lettre lue à la télévision nationale, il s’est toutefois engagé, s’il était réélu le 18 avril, à ne pas aller à son terme et à se retirer lors d’une présidentielle anticipée, dont les modalités seraient connues à l’issue d’une conférence nationale. « On sent que c’est une réponse d’urgence face à une situation inattendue. Il y a un peu le feu au lac », réagit un député français.

Ses collègues se montrent prudents. « C’est aux Algériens et à leurs dirigeants politiques de choisir leur destin, commente pour sa part la présidente du groupe d’amitié France-Algérie, Fadila Khattabi (LREM, majorité). J’espère que l’élection présidentielle se déroulera de la manière la plus transparente possible. Il y a quand même d’autres candidatures. Cela aurait été plus gênant s’il n’y en avait eu qu’une seule. »

Tout ce qu’on pourrait faire ne pourrait qu’être instrumentalisé par un camp ou un autre. Ce n’est pas la peine de se transformer en bouc émissaire

Pour la députée, Paris « n’a pas de leçons à donner » à Alger. « La France n’aime pas beaucoup l’ingérence dans ses affaires. On n’a pas non plus à s’immiscer dans les celles de l’Algérie, estime-t-elle. “Le peuple algérien est souverain. C’est à lui à de choisir son destin. Aucun pays étranger ne peut venir lui dicter sa conduite », abonde M’jid El Guerrab. Le député des Français de l’étranger (ex-LREM), dont la circonscription couvre notamment le Maghreb, a dû annuler un déplacement en Algérie prévu dans le cadre du grand débat national [un exercice de démocratie participative lancé par le président Macron dans la foulée du mouvement social des Gilets jaunes], ce lundi, en raison du contexte.

« Tout ce qu’on pourrait faire ne pourrait qu’être instrumentalisé par un camp ou un autre, vu les relations particulières entre les deux pays. Ce n’est donc pas la peine de se transformer en bouc-émissaire », renchérit le vice-président du groupe d’amitié France-Algérie, Jérôme Lambert (PS). Conscientes qu’elles marchent sur des œufs, les autorités françaises font donc profil bas. « Le sujet est délicat car il concerne l’Algérie, un pays avec lequel on a une histoire qui a été très douloureuse. Toute parole du gouvernement français sur un processus électoral peut donc être perçue comme une forme d’ingérence », explique une source gouvernementale.

Paris “suit la situation de près”

« Nous avons une posture constante de neutralité et de non-ingérence », résume la présidence française. Hors de question donc, pour le moment, de changer une seule virgule à sa position édictée il y a une semaine, et dont chaque mot a été soigneusement soupesé. Paris scrute néanmoins avec attention la situation en Algérie, l’une des priorités de sa politique étrangère.


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Emmanuel Macron a ainsi échangé au téléphone, mardi 26 février, avec l’ambassadeur de France à Alger Xavier Driencourt. Le lendemain, ce dernier a fait l’aller-retour dans la journée à Paris, pour s’entretenir avec le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian. « Un président qui appelle un ambassadeur, ce n’est pas une chose fréquente, observe l’Élysée. Cela veut dire que l’on suit la situation de près. »

Les autorités françaises craignent-elles que les mobilisations pacifiques débouchent sur le chaos ? « En 2019, la diplomatie française se dit que tout peut arriver après les précédents [des printemps arabes] de 2011 », note une source diplomatique. « Si l’Algérie était complètement déstabilisée, le sujet deviendrait européen, car il deviendrait migratoire », s’inquiète un proche du gouvernement.

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