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Cet article est issu du dossier «Affaire Khashoggi : l’onde de choc»

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Diplomatie

Arabie saoudite : l’Union européenne et l’ONU durcissent le ton après l’affaire Khashoggi

Le prince héritier, Mohamed Ben Salman, lors d'une réunion du Conseil de coopération du Golfe (CCG), le 27 avril 2017 à Riyad. © Uncredited/AP/SIPA

Plusieurs mois après l'assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, l'Arabie saoudite continue de voir son étoile pâlir au sein des institutions internationales. Malgré de nombreuses réticences, plusieurs événements récents montrent un durcissement de ton face à Riyad.

Les 28 États de l’Union européenne (UE) ont adopté, mardi 12 mars, une nouvelle liste noire de paradis fiscaux, qui inclut notamment les Émirats arabes unis, mais pas l’Arabie saoudite. Quelques jours auparavant, le 4 mars, une table ronde intitulée « Arabie saoudite : il est temps de rendre des comptes » et organisée en marge du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, a rassemblé la fondation The Right Livelihood Award, le Groupe de défense des droits de la zone MENA, l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT) et le Centre pour les droits de l’homme du Golfe (GCHR).

Les intervenants, dont deux rapporteurs spéciaux des Nations Unies, ont appelé à « la libération immédiate des défenseurs des droits humains, y compris des avocats, des journalistes et des défenseurs des droits des femmes, qui ont été arrêtés ou ont disparu arbitrairement dans une longue répression de la dissidence ». La vague d’arrestations a culminé en 2018 au moment où le prince héritier Mohamed Ben Salman (MBS) entamait des réformes sociétales et économiques dans le pays. « L’Arabie saoudite utilise ses lois antiterroristes pour faire taire les militants, y compris les femmes, en violation du droit international garantissant la liberté de parole », ont affirmé les participants.


>>> À LIRE – Affaire Khashoggi : l’onde de choc


Fionnuala Ni Aolain, rapporteuse spéciale sur la protection des droits de l’homme aux Nations unies, a ainsi fait valoir que « la loi saoudienne sur la lutte contre le terrorisme est d’une portée inacceptable. (…) Cela inclut les personnes engagées dans la promotion ou l’incitation à des sit-in, des manifestations, des réunions ou des déclarations de groupe. En fait, quiconque nuit à l’unité ou à la stabilité du royaume par quelque moyen que ce soit. Ce sont des termes notoirement glissants », a-t-elle déclaré, faisant référence aux militants des droits de l’homme arrêtés en mai 2018 pour « atteinte à la sûreté nationale ».

Les intervenants ont également appelé à « la cessation immédiate du recours à la torture et aux mauvais traitements, tels que l’isolement cellulaire et les agressions sexuelles, à l’encontre des femmes défenseurs des droits humains ».

La veuve Khashoggi dénonce la complaisance

Du côté des institutions européennes, le Parlement a organisé le 14 février une commission à l’issue de laquelle une résolution a été votée, condamnant les violations des droits de l’homme perpétrées sur le territoire saoudien. À cette occasion, plusieurs « victimes » ont été invitées à témoigner devant la commission des droits de l’homme de l’assemblée. Parmi elles, Hatice Cengiz, la fiancée du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, assassiné le 2 octobre dans le consulat saoudien à Istanbul.

Je ne suis pas seulement ici en tant que fiancée de Jamal, mais également pour défendre les valeurs pour lesquelles il s’est battu

Dans sa déclaration, la veuve a pointé du doigt le silence des pays européens. « Les membres de l’UE et leurs chefs d’État n’ont pas réagi comme il le fallait. Aujourd’hui, tous ceux qui nous disaient qu’il y avait des normes et standards de l’UE auxquels il fallait se plier, ne disent rien », a-t-elle dénoncé. Avant de s’en prendre aux États-Unis qui « essaient avant tout de protéger leurs intérêts économiques et financiers, comme si de rien n’était ». « Je ne suis pas seulement ici en tant que fiancée de Jamal, mais également pour défendre les valeurs pour lesquelles il s’est battu, pour le peuple de son pays, le peuple du monde arabe », a t-elle conclu.

D’autres témoignages inédits ont également été livrés aux eurodéputés – parmi lesquels l’ex-ministre française Michèle Alliot-Marie, qui s’était fait remarquer l’été dernier en votant contre la condamnation du royaume dans une précédente résolution du Parlement européen.

« Des décisions scolaires »

Si elles dénotent un changement de ton vis-à-vis de Riyad, ces résolutions ne devraient avoir que peu d’effets. D’autant que les 28 États européens ont rejeté à l’unanimité mercredi 6 mars la liste noire contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme, proposée par la Commission européenne et qui incluait l’Arabie saoudite. Ce rejet, attendu après les pressions de Riyad et Washington auprès des 28, est un revers pour la Commission qui avait proposé deux semaines plus tôt d’ajouter sept nouveaux États à la liste, portant cette dernière à un total de 23 pays « à haut risque ».


>>> À LIRE – Les 28 États de l’UE rejettent la liste noire anti-blanchiment incluant l’Arabie saoudite


Contacté par Jeune Afrique, le politologue et directeur du Centre arabe de la recherche et des études politiques à Paris, Salam Kawakibi, a affirmé que toutes ces condamnations demeurent des messages « très timides ». « Ce sont des décisions scolaires, qui n’ont toujours pas d’effet tangibles, affirme-t-il. C’est une manière de dire que les institutions européennes et internationales ne se taisent pas devant les violations des droits de l’homme. Cela n’a pas empêché les pays européens, à l’instar de la France, de continuer à lui vendre ses armes, et les États-Unis qui reçoivent des chèques vertigineux, de continuer à entretenir des relations avec le royaume. »

Cosmétique politique

Interrogé sur le dernier voyage du prince héritier en Asie, le spécialiste affirme que « Mohamed Ben Salman est aujourd’hui persona non grata dans les pays occidentaux, mais principalement auprès de l’opinion publique. Il choisit donc de paraître sur l’autre continent. Mais ça ne veut pas dire que les Américains ou que les Européens l’ont abandonné. »

L’Occident va forcément applaudir la nomination d’une ambassadrice à Washington, mais ce n’est en aucun cas à l’image de la situation de la citoyenne saoudienne

La nomination d’une femme, Reema Bint Bandar Bin Abdelaziz Al Saoud, au poste d’ambassadeur à Washington, peut-elle atténuer ces critiques ? « C’est une femme qui a étudié aux États-Unis, qui a des liens d’amitié avec plusieurs diplomates et n’est donc pas étrangère aux exigences du poste. C’est un message que l’Occident va forcément applaudir, car il y voit une forme d’émancipation des femmes. Mais elle n’est en aucun cas à l’image de la situation de la citoyenne saoudienne », analyse Salam Kawakibi.

Depuis 2017, le prince héritier saoudien a lancé une campagne de réformes socio-religieuses au sein de son royaume. Parmi elles, la levée de l’interdiction de conduire pour les femmes et la mise au pas de la police religieuse. Des mesures symboliques qui n’ont pas suffi à faire oublier les arrestations de dizaines de militantes féministes en 2018.

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