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Cet article est issu du dossier «Démission de Bouteflika : les six semaines qui ont ébranlé l'Algérie»

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Elections

Algérie – Défections et implication a minima : la difficile campagne des soutiens de Bouteflika

Meeting du FLN à la Coupole du 5-Juillet, à Alger, le 30 mars 2016. © Louiza Ammi

À mesure que monte la contestation populaire contre un cinquième mandat d'Abdelaziz Bouteflika, la liste des démissions et défections dans les rangs des pro-pouvoir s’allonge, que ce soit au sein des partis du FLN et du RND, à l'Assemblée nationale ou encore parmi les membres du patronat et du syndicat UGTA.

Lundi 4 mars, le camp Bouteflika enregistre la démission de Sid Ahmed Ferroukhi du Front de libération nationale (FLN) et de l’Assemblée nationale. Tête de liste de l’ex-parti unique aux dernières élections législatives, l’intéressé explique qu’il ne pouvait pas rester sourd face aux revendications exprimées depuis le 22 février par le peuple. « Alors qu’un vent de liberté souffle sur notre pays, la raison nous incite à permettre que ce changement se concrétise de manière systématique, massif, dans la sérénité et de manière pacifique, sans possibilité de retour en arrière », soutient le député, également ex-ministre de l’Agriculture et de la pêche.


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Le même jour, six élus locaux du FLN – trois à Boghni, dans la wilaya de Tizi-Ouzou, et trois autres à Tichy (wilaya de Béjaïa) – ont annoncé aussi leur démission de leurs Assemblées populaires communales (APC) respectives, en guise de contestation contre la reconduction du système. Ces derniers ont été rejoints par le maire FLN d’Amizour et par Khaled Tazaghart, élu sur la liste du Front al-Moustakbal, qui a démissionné de son poste de député.

L’UGTA et le FCE ébranlés

La fronde a également gagné l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA), aux positions souvent proches de celles du pouvoir. « Non au cinquième mandat », ont ainsi scandé lundi 4 mars des centaines de salariés devant le siège de la centrale syndicale. La section UGTA de l’Eniem (Entreprise nationale de l’industrie de l’électroménager), comptant 2 000 employés et basée à Tizi-Ouzou, s’est aussi publiquement démarquée du soutien de sa direction à l’initiative du président Bouteflika. Idem pour la branche de Constantine de la Caisse nationale d’assurance chômage.

Les fissures dans le camp Bouteflika n’épargnent pas l’influent Forum des chefs d’entreprises (FCE), qui compte en son sein parmi les plus puissants financeurs des campagnes. Leaders de la fronde : Omar Ramdane, fondateur et président d’honneur, et Réda Hamiani, l’ancien président de l’association – devenue syndicat début février.

Selon une source interne, une centaine de patrons a déposé sa démission, et 80 auraient par ailleurs gelé leur cotisation, dont Laïd Benamor, le PDG du groupe Amor Benamor, qui a en outre annoncé sa démission du poste de vice-président du FCE.

Le DG de Sogemetal a fait savoir qu’il ne pouvait pas ‘faire partie d’une organisation syndicale qui prône le mépris de tout un peuple’

Le directeur général de Sogemetal, Arezki Aberkane, usine spécialisée dans la transformation et la production de métal et d’aluminium, a quant à lui explicité les raisons de son départ, faisant savoir qu’il ne pouvait pas « faire partie d’une organisation syndicale qui prône l’anathème et le mépris à l’égard de tout un peuple qui exprime librement et dignement une revendication qui est la sienne ».

Au sein du patronat, on fait valoir que toutes les décisions ont été adoptées dans le respect des statuts, et que le soutien au cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika a été votée en décembre dernier lors d’une Assemblée générale élective.

Des manifestants contre la candidature du président Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat, vendredi 1er mars à Alger. © Anis Belghoul/AP/SIPA

Quand les soutiens politiques font profil bas

« On a été surpris par cette vague de contestation », admet un député du Rassemblement national démocratique (RND), parti du Premier ministre Ahmed Ouyahia et membre de l’Alliance présidentielle, qui ajoute que « l’heure est à la motivation des troupes ». Cependant, à part quelques rencontres avec les organisations de masse, dans des salles fermées et protégées par les services d’ordre, la direction de campagne du candidat Bouteflika n’a tenu aucune activité.


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Beaucoup de ceux qui rêvaient de faire partie de la direction de campagne de président candidat – voie autrefois privilégiée pour décrocher de hautes responsabilités – sont soulagés de ne pas avoir été sollicités. « La campagne s’annonce ardue et risquée. Le mieux est de faire partie des soutiens sans s’impliquer vraiment », résume un cadre du RND.

« Les organisations sur lesquelles s’appuient habituellement le clan Bouteflika ne sont même pas capables d’organiser des contre-marches face au rejet populaire du cinquième mandat. Elles monnaient leur soutien et profitent de la rente sans se préoccuper du personnel politique, du changement ni des programmes”, explique à Jeune Afrique Nacer Djabi, universitaire spécialisé en sociologie politique.

Les Moudjahidine, les jeunes et les pèlerins choyés

Dans les cercles pro-Bouteflika gravitent aussi des ministres, ex-ministres, des partis de la majorité (FLN, RND, MPA, Taj), l’armée et d’autres structures, à savoir une dizaine de groupes estudiantins, l’Organisation nationale des Moudjahidine (à qui l’équipe de campagne de Bouteflika a réservé son premier déplacement, mais qui a depuis affirmé par voie de communiqué son soutien aux manifestants, comme l’Association des anciens du Ministère de l’Armement), les enfants de chahid, les enfants de moudjahidine, les Scouts musulmans, ainsi que l’Union nationale des paysans ou encore l’Union nationale des femmes algériennes.

Nacer Djabi pense que l’Union nationale des paysans n’est pas réaliste quand elle affirme qu’elle peut mobiliser plusieurs millions d’électeurs en faveur du candidat Bouteflika. « Elle ne représente pas des agriculteurs qui travaillent toute l’année durement pour faire fructifier leurs terres, mais seulement quelques notables locaux qui profitent de la rente et qui ont un lien direct avec le pouvoir central, en contrepartie souvent de quelques avantages comme des prêts bancaires”, analyse le sociologue.

Des mesures d’accompagnement ont été prises dès l’annonce de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika au profit des anciens moudjahidine

Des mesures d’accompagnement ont été prises dès l’annonce de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika au profit des anciens moudjahidine, qui en plus de la revalorisation de leurs pensions, vont bientôt profiter d’une couverture sanitaire spécifique encadrée par la promulgation d’une nouvelle loi.

Les bénéficiaires de la formule de crédits Ansej (acronyme de l’Agence nationale de soutien à l’emploi des jeunes) ont reçu pour leur part l’assurance d’être exemptés de poursuites judiciaires s’ils ne remboursent pas les dettes qu’ils ont contractées. Une initiative similaire consistant à délivrer 1 000 livrets de pèlerinage supplémentaires avait par ailleurs été prise, fin juin dernier, par le président de la République.

Abdelmalek Sellal a dirigé les trois précédentes campagnes d'Abdelaziz Bouteflika (ici lors d'un meeting à Alger en 2014). © Sidali Djarboub/AP/SIPA

Dans les réunions, des supporteurs ramenés par bus

À l’hôtel El Riadh, situé à une vingtaine de kilomètres du centre d’Alger, se déroulaient mardi 26 février des scènes qui tranchaient avec les marches des étudiants organisées au même moment sur tout le territoire national. Au programme, une rencontre entre le directeur de campagne de Bouteflika, Abdelmalek Sellal (limogé le samedi suivant pour être remplacé par l’actuel ministre des Transports Abdelghani Zaalane), et le mouvement associatif. Dans la salle, nulle trace d’adhérents à une association, ni d’étudiants. Seulement des femmes au foyer, des enfants et des employés des administrations locales ramenés par bus depuis l’intérieur du pays.

« C’est ici que se tient le meeting du FLN ? », demandent aux organisateurs deux jeunes femmes voilées, en se présentant comme des employées de l’APC de l’Eucalyptus. À l’intérieur de la salle, Fethi, 38 ans, chômeur depuis 7 ans, est fier de porter le portrait de Bouteflika : « Je me sens pour la première fois utile. J’ai la responsabilité de porter cette photo. C’est important quand votre vie est vide.”


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Pendant que certains participants scandent des chants à la gloire de Bouteflika, d’autres dansent au rythme des chansons de Cheb Khaled. La plupart regardent les vidéos des marches des étudiants partagées sur les réseaux sociaux. La cacophonie est telle que Sellal a du mal à se faire entendre. « Taisez-vous ! », finit-il par crier. « C’était juste pour moi l’occasion de sortir un peu », avoue une jeune fille à la fin du meeting. Lui, dit-elle en désignant le portrait de Bouteflika, « ne m’a donné ni logement ni liberté. Je suis constamment cloîtrée à la maison aux ordres de mes frères.”

La rencontre de l’hôtel El Riadh rappelle à Nacer Djabi « la grand-messe organisée à la Coupole par le FLN pour l’officialisation de la candidature Bouteflika. Les gens avaient aussi été ramenés par bus de différentes régions du pays. Ils étaient obligés d’être la car s’ils refusent, ils seront sanctionnés par l’administration locale incarnée par le président de l’APC, le chef de daïra et le wali, qui surveillent leur comportement politique”, conclut-il tragiquement. Une stratégie suffisante pour tenir face à la rue, alors que la campagne électorale devrait débuter dans moins de trois semaines ? L’état de la mobilisation lors de la grande manifestation prévue ce vendredi 8 mars devrait fournir un premier élément de réponse.

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