Cinéma

Cinéma : #Memepaspeur, quand des femmes témoignent des agressions sexuelles dont elles ont été victimes

Azata Soro se confie lors de la table ronde sur la place des femmes dans le cinéma, le 27 février 2019, aux côtés d'Aïssa Maïga (à g.) et de Nadège Beausson-Diagne (à d.).

Azata Soro se confie lors de la table ronde sur la place des femmes dans le cinéma, le 27 février 2019, aux côtés d'Aïssa Maïga (à g.) et de Nadège Beausson-Diagne (à d.). © Ghislaine Choupas-Loobuyck pour Jeune Afrique

En parlant pour la première fois, en marge du Fespaco, du harcèlement dont elles ont été victimes, des professionnelles du cinéma africain entendent libérer la parole et assainir le secteur. Avec le mouvement #Memepaspeur, un #MeToo à l’africaine semble être né.

Tout est parti d’un témoignage douloureux, poignant, celui de Nadège Beausson-Diagne, actrice qui aura attendu dix-huit ans avant de réussir à s’exprimer. Lors d’une table ronde sur « La place des femmes dans l’industrie du cinéma africain et de la diaspora », organisée mercredi 27 février au Marché international du cinéma et de la télévision africains (Mica), au Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco), la comédienne a partagé une expérience traumatique dont elle n’avait jamais parlé, même à ses amis les plus proches.

Elle a révélé avoir été agressée lors de deux tournages. Le premier se déroulait au Burkina où le producteur a menacé de la licencier et de lui confisquer son billet d’avion si elle ne couchait pas avec lui. Le deuxième, en Centrafrique, où le réalisateur et coproducteur n’a cessé de la harceler et tenté de la violer. « Il m’a isolée de l’équipe technique, a interdit à tout le monde de me parler, a coupé certaines de mes scènes au montage… Je le suspecte même d’avoir cherché à m’intoxiquer. Et ce réalisateur, qui n’a jamais été inquiété, est actuellement présent sur le festival… », a-t-elle confié.


>>> À LIRE – Harcèlement sexuel : harem planétaire


Série de témoignages

Grâce à son témoignage, Nadège Beausson-Diagne voulait « libérer la parole des femmes », et la suite lui a donné raison. La réalisatrice Mariette Monpierre a également témoigné : « On m’a dit plusieurs fois dans ma carrière : “Si tu veux le boulot, il faut que tu couches…”

Puis une actrice présente dans l’assistance, Nathalie Vairac, a remercié Nadège de son courage avant de se confier elle-même. « J’ai été accueillie par un réalisateur [Daniel Vigne, dont le nom a été cité pendant le colloque, réalisateur du téléfilm Fatou la Malienne diffusé pour la première fois en mars 2001, ndlr], ce monsieur me reçoit et me dit : “Quand est-ce qu’on couche ?” Lorsque je lui réponds qu’il ne se passera jamais rien, il rétorque : “Eh bien à partir de maintenant tu n’auras plus de place dans le cinéma français, je te grille partout” », a-t-elle révélé, en ajoutant : « Lorsque l’on est une femme noire, on est doublement un objet de désir, à cause des fantasmes liés à la couleur de peau. » Pour une infraction relevant du harcèlement sexuel, le délai de prescription est de six ans en France, le réalisateur ne peut donc plus être inquiété par la justice.

Un autre cas d’agression, physique cette fois, a été évoqué par l’actrice Aïssa Maïga : celui d’Azata Soro, deuxième assistante du réalisateur burkinabè Tahirou Tasséré Ouédraogo. Cette dernière, avertie par des amis et présente non loin du lieu des débats, a pu venir s’exprimer personnellement sur les violences qu’elle a subies. Sur le plateau de la série Le Trône, à la suite d’un différend, le réalisateur l’a insultée, frappée puis a cassé une bouteille de bière avant de taillader son visage, toujours marqué, sur la joue, par une cicatrice de plus de 8 centimètres. Le cinéaste a été jugé et condamné pour ces faits, mais nullement désavoué par la profession. De fait, Le Trône fait partie de la sélection officielle en compétition pour cette édition du Fespaco, et est soutenu par TV5 Monde.

(Mise à jour samedi 2 mars 2019 : Le 2 mars, TV5 Monde a finalement annoncé, dans un communiqué, la déprogrammation de la série qui devait être diffusée fin mars. « La chaîne francophone, très engagée dans la défense des droits des femmes et la lutte contre les violences qui leurs sont faites, (…) exclut toute collaboration à venir avec Tahirou Ouedraogo, et se réserve le droit de le poursuivre en justice pour réparation des préjudices causés », précise le communiqué).

#Memepaspeur, un #MeToo africain ?

L’ensemble de ces témoignages, regroupés, a montré à quel point de nombreuses femmes peinent aussi à être respectées en Afrique dans le secteur du cinéma. À quel point il est urgent que la parole se libère, et que la justice, mais aussi les institutions cinématographiques, tirent les conséquences de ces agressions. « Nous espérons créer de la solidarité avec nos sœurs, mais nous attendons aussi un soutien de la part des hommes et des responsables du Fespaco », a clamé la réalisatrice Pascale Obolo.

Rahma Benhamou El Madani, à l’initiative de la création de l’association Les cinéastes non alignées, en 2016, souhaite avec les autres membres du collectif créer une plateforme d’échange, « un espace de résistance où cette parole puisse être entendue et où les victimes puissent être conseillées. » La journaliste Hortense Assaga, qui modérait la table ronde, a proposé de créer le hashtag : #Memepaspeur.

Newsletter :
déjà 250 000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte