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Cet article est issu du dossier «Démission de Bouteflika : les six semaines qui ont ébranlé l'Algérie»

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Politique

La mobilisation anti-Bouteflika vue depuis Tunis : « Toutes ces images nous rappellent la révolution »

Des manifestants défilent dans les rues de la capitale algérienne, Alger, pour dénoncer la candidature du président Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat, vendredi 22 février 2019. © Anis Belghoul/AP/SIPA

Entre admiration et crainte d'une récupération islamiste ou étrangère dont ils pourraient subir les conséquences, les manifestations massives qui agitent l'Algérie depuis vendredi 22 février ne laissent pas indifférents les voisins tunisiens. Ambiance.

« Suivez les publications d’Al-Chourouk [quotidien algérien jugé proche des islamistes] cette semaine, on saura si Alger soupçonne les frères d’être à la manœuvre des mouvements protestataires », conseille un élu à des collègues qui évoquent le démarrage des manifestations du 22 février et s’interrogent sur une éventuelle implication de la mouvance tunisienne.

La situation en Algérie ne fait pas la Une des médias locaux, mais les usagers des réseaux sociaux tunisiens sont très attentifs à son développement, qu’ils suivent avec enthousiasme à grand renfort de « one, two, three, viva l’Algérie ». Ils critiquent également la couverture des événements par les médias européens et notamment français, peinant à croire qu’elle soit simplement biaisée par la difficulté pour les journalistes d’obtenir des visas.


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« En décembre 2010 aussi, les journalistes étrangers avaient des difficultés en Tunisie. Il n’empêche que nous avions fait immédiatement les Unes de tous les médias de la planète », remarque l’élu, à fleur de peau. Comme beaucoup de ses concitoyens et par atavisme historique, il estime que « tout ce qui touche l’Algérie concerne la Tunisie », si bien que les autorités inscrivent la relation entre les deux pays « fil sarra oua el dhara » (dans la prospérité et l’adversité).

Rumeurs de récupération et d’invasion

Une proximité qui n’est pas uniquement frontalière. « Ces jeunes dans les rues, ces femmes sans voile arborant le drapeau, ces cortèges pacifiques… toutes ces images nous troublent et nous rappellent les semaines de 2011 où les Tunisiens ont investi les rues, galvanisés par leur besoin de liberté “, raconte Amel, une jeune pharmacienne au chômage, qui commente les événements avec des amis dans un salon de thé.

Ils ont l’impression d’un remake et s’inquiètent. Ils craignent également que l’opposition au cinquième mandat de Bouteflika ne soit téléguidée par des forces étrangères aux visées obscures et qui imposeraient une démocratie à leur manière. « C’est ce qui s’est passé avec le pseudo printemps arabe », souligne Abbes Ben Fraj, un militant syndical qui relève la faible présence des centrales dans les rues d’Alger.

La forte présence algérienne a Tunis alimente les légendes urbaines, comme celle selon laquelle la capitale serait une base de repli pour le sérail algérien

Les Tunisiens tentent aussi de se rassurer : « Les Algériens ont connu la décennie noire et ils nous ont alertés en 2011, donc ils ne peuvent qu’être prémunis contre les ambitions d’hégémonie islamiste. Leur armée est forte, ce qui n’est pas le cas chez nous”, énonce Amel – tandis que l’une de ses amies, Tuniso-Algérienne, lui rétorque qu’« en Algérie, l’armée, c’est le pouvoir actuel ».


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La crainte de voir l’Algérie basculer sous l’emprise de l’islam politique préoccupe les Tunisiens, qui relèvent que les Algériens, identifiables à la plaque minéralogique de leurs voitures, sont très nombreux actuellement en Tunisie. Un phénomène rare hors saison touristique, et qui alimente les légendes urbaines, comme celle selon laquelle Tunis serait une base de repli pour le sérail algérien.

Hichem Fourati en visite à Alger

Si le président Béji Caïd Essebsi a déclaré en marge d’un déplacement à Genève que “le peuple algérien est libre de s’exprimer comme il l’entend sur sa gouvernance”, les autorités tunisiennes ne perdent pas de vue le volet sécuritaire. Une réelle préoccupation, d’autant que l’Algérie assure le plus gros du contrôle de la région frontalière où, du côté tunisien, les terroristes sont toujours actifs malgré un déploiement des forces de l’ordre et de l’armée.

Les accords de coopération signés entre le ministre de l’Intérieur tunisien Hichem Fourati, en visite à Alger en début de semaine, et son entretien avec le Premier ministre algérien, Ahmed Ouyahia, sont à mettre au compte de cette inquiétude. Avec le conflit libyen à ses frontières sud, le retour des terroristes depuis les zones de guerre, l’implantation de Daesh en Libye et son éventuelle jonction avec Aqmi, la Tunisie, fragilisée par une année électorale et les antagonismes politiques, craint de ne pouvoir préserver sa stabilité.


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« Les Algériens pourraient marquer l’essai que nous n’avons pas réussi à vraiment transformer. » Les Tunisiens, qui se sont mués en observateurs de la scène algérienne, rêvent à une belle issue des revendications de leurs voisins, comme une sorte de succès par procuration. Si les générations de moins de 50 ans ignorent les figures et les rouages politiques algériens, tous font un parallèle entre les présidents Bouteflika et Caïd Essebsi, qui à 92 ans se réserve le droit de postuler à sa propre succession lors de la présidentielle de novembre 2019.

« Dans les années 1950, nos pays se sont révoltés contre les colons ; aujourd’hui, c’est la révolution des jeunes contre des systèmes figés et des vieux qui ont fait leur temps”, assène Amel, qui s’imagine pasionaria dans les rues d’Alger. Un malaise commun, des territoires proches et une multitude de différences fondamentales… autant de facteurs qui alimentent des discussions passionnées.

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