Vie des partis

Tunisie : le numérique, dernière arme d’Ennahdha et de Tahya Tounes pour faire baisser l’abstention

Au lancement du nouveau parti Tahya Tounes (Vive la Tunisie), le 27 janvier à Monastir, avec notamment Selim Azzabi à droite. © Nicolas Fauqué pour JA

Face à la défiance vis-à-vis de la classe politique, les partis tunisiens sont en quête d’attention, et d’adhérents. Quoi de mieux que le web pour se refaire une image et partir à la conquête des cœurs ? Chacun sur leur position idéologique, Ennahdha et Tahya Tounes peaufinent ainsi leur stratégie numérique.

La politique, un choix de raison ? À l’heure de l’hyper-communication, c’est souvent la visibilité qui compte. Les partis tunisiens affûtent donc leur stratégie pour sortir du lot. Face à plus de 200 concurrents, mieux vaut être branché, ou plutôt connecté, pour se démarquer à tout prix.


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Après avoir conquis le terrain tunisien, de porte en porte, de route en route, de manifestation en manifestation… et fait les preuves de sa discipline à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), où elle est majoritaire, Ennahdha annonçait mi-février le lancement de son service d’adhésion « à distance ». En guise de publicité (au goût quelque peu décalé) : la photo de la découpe d’un gros gâteau surmonté de crème fouettée par ses dirigeants, tout sourire, dont leur chef Rached Ghannouchi.

Cérémonie de lancement du service d’adhésion « à distance » d'Ennahdha (au centre, le président Rached Ghannouchi). © DR

Renforcer ses réseaux d’adhérents

Pour l’instant, cette plateforme d’adhésion est testée en interne par les cadres du parti à la colombe : exécutif et représentants de la Choura (haut conseil consultatif) ont renouvelé leur adhésion par ce biais. Le projet devrait s’étendre à tous les adhérents dans les semaines à venir, après ses congrès locaux – qui prennent fin le 17 mars. Les cartes de membres pourront à terme être récupérées dans les bureaux du parti, afin de conserver tout de même un lien « physique ».

« C’est une manière de faire savoir ce qu’est vraiment Ennahdha, en partageant notre règlement intérieur et nos actualités », explique Badredine Abdelkefi, membre du bureau exécutif. Une manière aussi de renforcer le sentiment d’appartenance à un réseau.

Tahya Tounes a dû renoncer à son ambition de proposer des votes en ligne pour élire ses structures internes, faute de système sécurisé

Pour Tahya Tounes, nouveau-né de la scène politique – bien que nombre de ses visages soient connus – l’enjeu est de se créer un réseau et une réputation. D’autant plus qu’il tente de grignoter sur les terres du mastodonte Nidaa (arrivé en tête des scrutins nationaux de 2014), qui bénéficie encore d’une image de marque et d’un logo connus. Un détail qui compte dans les urnes.

Le parti a dû renoncer à son ambition de proposer des votes en ligne pour élire ses structures internes, faute de système sécurisé. Sollicitée, même l’Isie (instance nationale chargée d’organiser les élections) ne pouvait le garantir. Tahya a toutefois créé une première interface d’inscription à son meeting inaugural du 27 janvier, pour lequel des notifications par sms ont été envoyées. Il a également lancé une plateforme de préinscription, jeudi 21 février, en attendant sa légalisation. Les cartes seront là aussi distribuées en main propre. « Pour cultiver la proximité avec les militants, rien ne vaut le contact direct », estime Riadh Omhani, responsable stratégique de Tahya Tounes.


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Le choix de Chawki Gueddas, président de l’Instance nationale de protection des données personnelles, pour superviser l’organisation de son congrès, était un beau coup de communication pour nourrir cette approche. « Son expérience de la gestion des bases de données personnelles permet d’assurer un processus rigoureux », selon Amel Belkhiria, cadre du parti. Seulement, Gueddas s’est finalement désisté lundi 25 février, après des critiques dénonçant un conflit d’intérêt.

Attirer les jeunes

Le but est aussi de « créer une certaine proximité entre les bases et la centrale, détaille Riadh Omhani, afin de décentraliser l’information et la prise de décision ». Une boîte à idées devrait ainsi permettre aux militants de proposer des orientations politiques et des projets concrets. Elle sera personnalisée en fonction du corps de métier ou du domaine (agriculture, architecture, santé…), mais aussi du territoire : « Sousse et Monastir se trouvent par exemple à une vingtaine de kilomètres l’une de l’autre, mais n’ont pas les mêmes priorités », justifie Omhani, qui précise qu’une application mobile est déjà à l’étude.

Il faut parler le langage des citoyens. Quand les politiques sont inaudibles, on réfléchit à des moyens plus élaborés que la newsletter qui finit dans les spams

« Les inscriptions en ligne permettront de faciliter l’accès des jeunes et des femmes », renchérit Badredine Abdelkefi (Ennahdha). Avec 66 %, le taux d’abstention enregistré lors des dernières élections municipales est parlant. La jeunesse, en particulier, a boudé les urnes, confirmant sa tendance à déserter la politique. Un constat déroutant pour le pays et inquiétant pour les partis, alors que se profile la campagne électorale en vue des législatives et de la présidentielle d’octobre et novembre 2019.

« Il faut parler le langage des citoyens. Quand les politiques sont inaudibles, on réfléchit à des moyens plus élaborés que la newsletter qui finit dans les spams », justifie Riadh Omhani, n’hésitant pas à évoquer « la gamification de l’action politique ».

Ennahdha, un coup d’avance sur l’Opengov

Ennahdha ne s’arrête pas à la communication et l’adhésion en ligne. Le parti a structuré ces deux derniers mois une plateforme numérique de gestion des projets des municipalités, consultable en interne par ses cadres et ses 2 139 élus locaux. « C’est une sorte de tableau de bord qui permet de suivre l’avancement d’appels d’offre et de programmes budgetisés, indique le député Naoufel Jammali, qui chapeaute ce processus, afin d’être plus efficaces dans leur mise en œuvre et nos diagnostics ».

Alors que la tendance est à l’Opengov – volonté de numériser l’administration pour rendre l’action publique plus transparente –, cet outil devrait aussi permettre aux membres de l’ARP de se saisir de ces données pour « débloquer des situations au niveau central et offrir une synergie entre élus locaux et nationaux ». Les derniers détails techniques sont à l’étude et la plateforme devrait être bientôt opérationnelle. De quoi offrir à Ennahdha un coup d’avance sur ses rivaux, à l’heure où les citoyens réclament aux politiciens du concret et les accusent d’être déconnectés de leurs réalités.

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