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Jalal Talabani,un peshmerga en costume-cravate

Premier Kurde à accéder à la présidence de la République une fonction essentiellement honorifique , l'ancien chef de guerre joue les rassembleurs. Et travaille à la mise en place d'un État fédéral.

« J’ai peur que les Kurdes soient les grands oubliés de ce conflit. Le successeur de Saddam Hussein pourrait bien lui ressembler », soupirait Hero Talabani en mars 2003, au tout début de l’offensive américaine en Irak. Pasionaria de la « cause » kurde, militante féministe et femme d’influence (au point que Margaret Tutwiler, chargée de veiller aux relations publiques américaines dans le nouvel Irak, ne jurait que par elle pour superviser les émissions de la télévision « libre »), Hero Talabani ne s’est pas révélée bonne prophétesse. Elle peut néanmoins chanter victoire : contrairement à son pronostic, l’homme qui occupe aujourd’hui le fauteuil du dictateur déchu n’est autre que… son mari.
Le 6 avril, Jalal Talabani, chef de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), a recueilli les voix de 228 députés (sur 275). Pour les Kurdes (entre 15 % et 20 % de la population irakienne), c’est une belle revanche sur le destin. Jusque-là, dans ce pays à majorité arabe, ils étaient traités au mieux comme des citoyens de seconde zone, au pire comme « des chiens » à qui il convient de « briser le cou et écraser la tête », comme disait « Ali le chimique », le bourreau d’Halabja (1988). Au temps de Saddam Hussein, le pouvoir central avait pris la sinistre habitude de noyer dans le sang la moindre velléité d’autonomie…
« Mam Talabani » [« oncle Talabani »], lui, a survécu à tout. À la traque des hommes de Saddam. Aux querelles d’appareil. À une guerre fratricide avec son éternel rival Massoud Barzani, le leader du Parti démocratique du Kurdistan (PDK), aujourd’hui son allié de circonstance. Peut-être son ambition dévorante l’a-t-elle protégé de tous les coups du sort… Elle n’a pas été longue à se déclarer, au lendemain des élections : dès le 3 février, dopé par le score que la liste commune formée par l’UPK, le PDK et divers partis kurdes avait recueilli (25,7 % des voix, 75 sièges), Talabani revendiquait la présidence de l’Irak. Et il l’a obtenue, au terme de subtiles négociations avec la communauté chiite, majoritaire dans le pays comme au Parlement.
Car le chef de guerre adulé par ses hommes masque sa brutalité sous une apparente bonhomie et sa duplicité sous un sourire solaire. Corpulent, doté d’une voix de stentor, ce bon vivant qui joue les séducteurs est en réalité un homme à poigne. Avec les Occidentaux, son anglais parfait et ses notions de français font mouche. Son faible pour la bonne chère et le bon vin relève autant de goûts personnels que du souci d’établir une connivence avec ses interlocuteurs. Toujours en costume-cravate, il cultive un look de politicien moderne avec d’autant plus de soin que Barzani reste un « provincial » à keffieh et pantalons bouffants.
Avec les Arabes, dont il parle la langue aussi bien que le kurde, Talabani est tout aussi à l’aise. Des années d’exil en Syrie et au Liban, des amitiés nouées dans les milieux palestiniens, ont étoffé son carnet d’adresses. Et il n’oublie pas les voisins : l’Iran, souvent son complice, et la Turquie, où il s’est rendu à plusieurs reprises au cours des derniers mois, porteur de messages apaisants. Il s’est ainsi engagé à ne pas soutenir les cinq mille combattants du Kongra-Gel [ex-PKK, parti séparatiste des Kurdes de Turquie] repliés dans les montagnes du Nord de l’Irak. Aujourd’hui, Ankara voit plutôt d’un bon oeil l’ancien guérillero devenir président : le spectre d’une indépendance kurde s’éloigne et, avec lui, ses effets contagieux sur les « frères » du Sud-Est anatolien.
Talabani a veillé, aussi, à ne se fâcher avec aucun de ses compatriotes. Iyad Allaoui, le Premier ministre sortant ? Il est l’un de ses « vieux amis ». Ahmed Chalabi, lâché par Washington après en avoir été le favori, et accusé d’espionnage au profit de Téhéran ? C’est un « patriote irakien ». De Moqtada Sadr, l’imam rebelle de Nadjaf, il estimait en mai 2004 qu’on pouvait « l’accueillir dans le processus politique ». Et, pour ne pas envenimer les relations avec les nostalgiques du régime baasiste, Talabani a, en juillet 2004, déclaré que Saddam Hussein avait beau être « l’un des pires criminels du monde », il ne considérait pas, « en tant qu’avocat », qu’il devait être condamné à mort. Devinait-il qu’en tant que président, il lui incomberait de le gracier ?
Avant d’avoir l’étoffe d’un président, il a eu celle d’un héros. Courageux, bien que rarement franc du collier. Né en 1933 dans le village de Kelkan, non loin d’Erbil, Jalal Talabani est issu d’une famille de lettrés. Contrairement à Massoud Barzani, fils du mollah Mustafa Barzani, symbole de la lutte pour les droits des Kurdes, il n’est pas l’homme d’un clan. C’est d’ailleurs ce qui l’a poussé à se révolter contre ce PDK auquel il adhère dès l’âge de 13 ans, fasciné par la figure tutélaire du mollah, mais où, au fil des ans, il ne trouve pas une place à sa mesure. Jeune homme, il se rêve médecin, mais sera avocat, en 1959, au terme d’études à la faculté de Bagdad interrompues par sa participation à des manifestations anticolonialistes réprimées par la monarchie hachémite.
Lorsque, en 1958, celle-ci renversée, sa lutte continue, cette fois contre le régime du général Kassem. En 1961, pendant la première grande révolte des Kurdes, Talabani s’illustre comme chef de guerre. Trois ans plus tard, lorsque Mustafa Barzani signe un accord de paix avec Bagdad ne mentionnant pas l’autonomie du Kurdistan, il entre en dissidence, s’exile en Iran et… commet son premier faux pas en s’alliant avec le nouvel homme fort de l’Irak, Saddam Hussein, contre ses « frères » du PDK. Cette erreur se retourne contre lui : en 1970, Saddam et Barzani s’accordent sur un statut d’autonomie pour la région. Talabani se retrouve sur la touche et vit en exil à Beyrouth et à Damas. C’est là, en juin 1975, qu’il fonde l’UPK, qui se veut plus à gauche et « intellectuel » que le très clanique PDK. Entre-temps, les combats ont repris entre le gouvernement central et les Kurdes, dont la résistance s’effondre. À la fin de la guerre Iran-Irak, en 1987-1988, Saddam Hussein a les mains libres pour écraser les rebelles du Nord. Sa campagne de terreur, l’Anfal, atteint son point culminant dans la ville martyre d’Halabja dont le raïs fait gazer la population (6 000 victimes).
Face à l’adversité, Jalal Talabani et Massoud Barzani – qui a succédé à son père défunt en 1979 -, se réconcilient du bout des lèvres. Devenu zone d’exclusion aérienne après la première guerre du Golfe, en 1991, le Kurdistan autonome se déchire à nouveau en 1994. Pendant quatre ans, les deux leaders se livrent une lutte impitoyable, l’UPK avec le soutien de l’Iran, le PDK en s’alliant avec le diable : Saddam en personne !
Sous l’égide de Washington, les chefs kurdes qui administrent séparément la région (le Sud pour Talabani, le Nord pour Barzani) scellent en 1998 une énième réconciliation devenue réalité en 2002 avec la fusion de leurs Parlements. En mars 2003, tous deux apportent leur soutien à l’armée américaine. Le 3 février dernier, ils annoncent officiellement la réunification des trois provinces du Kurdistan autonome (Souleymaniya, Erbil et Dohouk) après avoir fait liste commune aux législatives du 30 janvier. Une fois n’est pas coutume, ils se sont partagé les rôles en bonne intelligence : Barzani brigue la présidence du gouvernement régional, Talabani obtient la présidence de l’Irak.
Grâce à cette fonction, pourtant essentiellement honorifique, il entend peser de tout son poids dans le jeu politique. Son objectif est triple : faire en sorte que la future Constitution consacre le principe du fédéralisme et garantisse le respect des droits des Kurdes ; que l’islam, bien que « partie intégrante de l’identité irakienne », ne soit pas « l’unique source du droit » comme le souhaitent les chiites ; et que Kirkouk, dont sa famille est originaire, revienne dans le giron kurde. Le sort de cette ville pétrolifère que se disputent Kurdes et Turkmènes sera l’un des grands enjeux de l’Irak de demain. Pour autant, Talabani, en président rassembleur, écarte l’hypothèse qui fait trembler Ankara : « Nous devons être réalistes, un Kurdistan indépendant ne peut pas survivre. » Au nom du même réalisme, et tout en se gardant de passer pour un inconditionnel des Américains (« être ami ne signifie pas être béni-oui-oui »), il estime que les forces étrangères doivent rester « tant que les forces irakiennes ne seront pas capables de maintenir la sécurité et d’éradiquer le terrorisme ». Lui-même est protégé, à Bagdad, par trois mille de ses fidèles peshmergas…

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