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La mer à boire

| Écrit par Pascal Airault

Pour faire face à un déficit hydrologique permanent et répondre à une demande grandissante, une seule solution : l’eau dessalée. Une parade à laquelle ont largement recours les monarchies du Golfe.

Dans un phénoménal tumulte et sous une chaleur écrasante, d’énormes pompes installées sur le rivage dénudé avalent sans interruption les flots bleus. Les turbines de Fujairah, l’une des très nombreuses usines de dessalement du Moyen-Orient, tournent à plein régime pour transformer une infime partie de la mer en eau potable. Chaque jour, le complexe produit 450 000 m3 du précieux liquide qui serviront à étancher la soif des habitants de cet émirat du golfe d’Oman. L’énergie nécessaire au fonctionnement du dispositif provient du pétrole, une matière première largement disponible dans la région. Si l’Arabie saoudite est le plus grand producteur mondial d’eau dessalée (voir encadré), de nombreux autres pays arabes, nations en développement et même États occidentaux l’ont suivie dans cette voie. Objectif : satisfaire une demande hydrique grandissante sous l’effet de l’essor démographique et du développement de l’agriculture et des industries de loisirs.
La planète bleue, comme son nom l’indique, ne manque pas de ressource, puisque 71 % de sa surface est immergée. Mais 98 % de ce volume a une teneur en sel trop élevée pour pouvoir être absorbé par les êtres humains, utilisé pour l’irrigation ou même pour la plupart des usages industriels. Les réserves d’eau douce sont, par ailleurs, inégalement réparties dans le monde, puisque moins de dix pays se partagent 60 % des ressources en eau naturelle (Brésil, Russie, Chine, Canada…). Les pénuries se profilent, en particulier au Moyen-Orient, où la grande majorité des États sont confrontés à une situation de manque, ce qui génère des tensions politiques. « L’eau est un problème permanent et critique au Moyen-Orient. À l’exception de la Turquie et du Liban, cette région est en déficit hydrologique permanent, avec des précipitations annuelles de moitié plus basses qu’en Europe », explique Eliyahou Rosenthal, professeur émérite du département de Géologie de l’université de Tel-Aviv, qui qualifie la zone de « triangle de la soif ».
Pour toutes ces raisons, le recours au dessalement, une solution techniquement au point, se révèle une voie d’avenir. Né dans les années 1950, ce procédé a connu un essor continu dans les pays du Golfe ou les îles des Caraïbes. Les capacités de traitement ont augmenté de 800 000 m3/jour en moyenne par an au cours de ces vingt dernières années. Alors qu’elles représentaient 18 millions de m3/jour en 1993, elles ont atteint plus de 25 millions de m3/jour en 2004.
L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Koweït, la Libye et Bahreïn totalisent environ les deux tiers des usines. Longtemps réservés aux pays pétroliers ayant la possibilité de recourir à des méthodes coûteuses pour subvenir à leurs besoins hydriques, ces systèmes intéressent de plus en plus les autres pays du monde grâce à l’amélioration des techniques et la baisse de leurs prix de revient. Le coût de production de l’eau dessalée a considérablement diminué, passant de 1,5 dollar le m3 dans les années 1980 à 0,6 dollar. Et devrait continuer à baisser dans les années à venir avec le développement de la technique de l’osmose inverse (voir encadré page suivante), bien moins onéreuse en énergie que celle de la distillation. À Ashkelon, en Israël, le groupe français Veolia Water achève actuellement une installation qui permettra de traiter 320 000 m3 d’eau par jour au prix record de 0,53 dollar le m3. Ce qui rend désormais l’acquisition des systèmes de dessalement plus rentables pour de nombreux pays du Sud, qui doivent faire face à un rapide accroissement de la demande en raison de l’essor démographique et à un épuisement de leurs ressources. Les usines sortent donc de terre un peu partout ces dernières années : Mexico (130 000 m3/jour), Carboneras (120 000 m3/jour) en Espagne, Minera Escondida (45 000 m3/jour) au Chili, Arzew (90 000 m3/jour) et bientôt Hamma (200 000 m3/jour) en Algérie. La Tunisie est en pointe dans ce domaine avec plusieurs stations, notamment dans les îles Kerkennah et à Gabès, qui contribuent à raison de 70 % dans la mobilisation des ressources hydriques du sud du pays.
Sur les 71 villes de plus de 1 million d’habitants manquant d’eau dans le monde, 42 se trouvent proches d’un océan ou d’une mer. Une étude récente réalisée par Global Water Intelligence prévoit que la production d’eau dessalée passera de 30 à 60 millions de m3 par an d’ici à 2015. La plupart des installations resteront concentrées au Moyen-Orient. L’Algérie, la Libye et Israël prévoient de doubler leur capacité. Quant aux États-Unis, ils continueront à développer leurs installations filtrant les eaux saumâtres. L’Espagne s’est également lancée dans le dessalement non seulement pour satisfaire les besoins de sa horde de vacanciers mais aussi pour des raisons politiques. Le gouvernement Zapatero, issu des élections de mars 2004, a renvoyé dans les cartons l’ambitieux plan de détournement de l’Èbre pour irriguer le sud du pays, comme promis aux écologistes. À la place, les autorités projettent de construire une quinzaine d’usines de dessalement pour une capacité de 1,7 million de m3 par jour. Même Londres songe à dessaler les eaux saumâtres de la Tamise. En Asie, les deux mastodontes que sont la Chine et l’Inde lorgnent de plus en plus cette nouvelle technique. Dans la ville chinoise de Yantai, les pouvoirs publics ont même entrepris la construction d’une usine de dessalement couplée à un réacteur nucléaire.
Le marché est donc extrêmement porteur. Estimé à plus de 1 milliard de dollars, il augmente de 10 % par an. Actuellement, les entreprises américaines et britanniques se taillent la part du lion devant les Français sur le créneau de la vente d’usines clés en main. Même s’ils ont tendance à baisser, les coûts de production de l’eau dessalée restent supérieurs au traitement habituel des eaux douces (entre 0,1 et 0,4 dollar le m3). Ce qui implique de poursuivre le développement d’autres solutions moins onéreuses pour lutter contre le gaspillage, en améliorant notamment les systèmes d’irrigation ou en recyclant les eaux usées.

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