Dossier

Cet article est issu du dossier «Démission de Bouteflika : les six semaines qui ont ébranlé l'Algérie»

Voir tout le sommaire
Société

Algérie : « Les manifestations populaires ont levé le voile sur la censure dans les médias »

Dans les locaux d'Ennahar TV, en Algérie. © Zinedine Zebar / JA

Face aux manifestations contre un 5e mandat d'Abdelaziz Bouteflika, certains médias nationaux font mine de ne rien voir, selon des journalistes de la radio publique algérienne qui se sont élevés pour dénoncer des pressions. Le professeur Belkacem Mostefaoui revient sur les failles parfois liberticides du système médiatique algérien.

Dimanche 24 février, dans une lettre adressée à leur directeur, les journalistes de la radio nationale ont dénoncé le silence qui leur a été imposé sur la couverture des récentes manifestations en Algérie, mais aussi le « traitement exceptionnel » réservé au camp du président Abdelaziz Bouteflika et à sa campagne. “Nous sommes le service public et non des journalistes étatiques”, ont-il affirmé dans le texte. Nadia Abdou, rédactrice en chef d’une des fréquences nationales, a même démissionné samedi de son poste.


>>> À LIRE – Algérie : comment les partisans de Bouteflika réagissent à la contestation populaire


Les manifestations survenues dans le pays ces derniers jours, notamment celle de vendredi qui a rassemblé plusieurs milliers de personnes, ont été totalement passées sous silence sur les ondes publiques. Cette situation lève le voile sur un système de “censure généralisée”, selon le spécialiste des médias Belkacem Mostefaoui, professeur à l’École nationale supérieure de journalisme et des sciences de l’Information d’Alger.

Jeune Afrique : Des journalistes d’une radio publique ont dénoncé les pressions qu’ils subissent concernant la couverture des manifestations. Ce moment très particulier lève-t-il le voile sur la pression que subissent en fait constamment les médias publics ?

Belkacem Mostefaoui : La radio est toujours sous le monopole de l’État en Algérie. Même si quelques stations ont émergé ces dernières années sur Internet, leurs ressources matérielles restent très modestes. Cette pression, dénoncée ces jours-ci par une large frange des journalistes des radios publiques, marque un moment exceptionnel, nouveau dans les relations entre les employés et l’Entreprise nationale de radiodiffusion sonore (ENRS), gérant d’une soixantaine de fréquences nationales et régionales.

Si des marges de manœuvre sont parfois laissées à d’audacieux animateurs, tous les programmes d’information répondent implacablement à un agenda

L’ENRS a été construite comme un organe de communication institutionnelle des pouvoirs publics. La ligne éditoriale repose sur l’idée de ne livrer aux auditeurs que des programmes conformes aux orientations du régime en place. Si des marges de manœuvre sont parfois laissées à d’audacieux animateurs d’émissions culturelles et de société, tous les programmes d’information répondent implacablement à un agenda et utilisent les « mots choisis » d’une direction de l’information centrale, reliée aux services de renseignement et à la présidence de la République.

En Algérie, toutes les radios sont donc placées sous le contrôle total du pouvoir ?

Ces programmes sont en résonance avec la « voix de son maître », comme on dit. Bien entendu, à chaque fois qu’il y a eu des événements capitaux dans le pays, par exemple des émeutes, que les journalistes des radios ont été interdits de couvrir, certains ont réagi en interne.

Vendredi dernier, les journalistes de l’ENRS étaient dans leurs bureaux, à quelques dizaines de mètres de l’impressionnante marche stoppée par des gaz lacrymogènes. Interdits comme à l’accoutumée d’être envoyés en reportage, et d’inscrire ces informations dans les bulletins et le journal du soir, nombre d’entre eux y ont vu l’ultime opportunité de s’indigner contre le carcan oppressif de leur profession.


>>> À LIRE – 5e mandat de Bouteflika : « Les urnes trancheront de manière pacifique et civilisée », réagit Ouyahia


Meriem Abdou, responsable d’une émission très suivie [“La marche du siècle”] et membre de la rédaction en chef de la Radio Chaîne 3, a ouvert le bal, très vite, par sa démission. À sa suite, des dizaines de journalistes ont signé une pétition de défiance.

Ce moment a levé le voile sur le système de censure. Bien plus, il est porté par des volontés, réprimées jusque-là, d’une transgression à l’image de celle des manifestants arrachant, deux jours avant, un poster géant du fronton de la mairie de Khenchela, dans les Aurès.

Qu’est-ce qui explique, selon vous, que certains médias privés passent eux aussi sous silence les derniers événements ?

L’accès aux ressources publicitaires gérées par la centrale étatique ANEP a structuré l’économie et les lignes éditoriales de ce que j’appelle des médias « parapublics » – des dizaines de journaux de droit privé asservis au régime, ainsi que la cinquantaine de télévisions commerciales lancées depuis 2011.

Leurs jeux d’entrisme ont consisté à entretenir les meilleures relations avec les pouvoirs publics. Cinq chaînes ont même été créées avant la libéralisation de l’audiovisuel en Algérie. Elles disposent de bureaux agrées par l’État, mais elles sont toutes domiciliées à l’étranger. Le silence de certaines d’entre elles sur les manifestations populaires est comparable aux pratiques des télés et radios d’État.

À travers l’utilisation massive des réseaux sociaux par les protestataires algériens, on trouve des ressemblances avec les révolutions tunisienne et égyptienne. Internet se pose-t-il en nouvelle opposition face aux partis politiques ?

Peut-être pas face aux partis politiques, mais sans doute en parallèle, et avec d’autres logiques d’agenda et de formalisation de mots d’ordre. Les peuples sont ainsi mis en connexion avec de nouvelles possibilités et formes d’intervention dans l’espace public.

Sans la communication démultipliée via les réseaux sociaux, il aurait été impossible que se produisent ces manifestations en Algérie

Sans la communication démultipliée via les réseaux sociaux, il aurait été impossible que se produisent ces manifestations en Algérie, et surtout qu’elles essaiment à travers tout le pays et toutes les catégories sociales. Bien que la jeunesse a fourni l’essentiel des contingents de manifestants, les partis politiques ont suivi. Mais si ce phénomène nouveau est à suivre de près, je pense qu’en ce qui concerne l’Algérie, un travail indispensable reste à faire pour créer une jonction entre espaces publics réel et virtuel, qui restent trop souvent déconnectés.

Cette contestation peut-elle pousser à une remise en cause générale des médias publics, et plus largement du système médiatique algérien ?

Le système Bouteflika a produit en une vingtaine d’années un espace médiatique à double facette et hors régulation de droit : des radios et télés étatiques interdites de regard sur les réalités nationales, et un nombre pléthorique de journaux et télés de droit privé, pour la plupart domestiqués, car abreuvés par des ressources financières publiques ou provenant des succursales des multinationales, en particulier dans le secteur des télécoms.

Tant que les manifestations populaires actuelles restent pacifiques, qu’elles visent à construire un nouvel espace public ouvert à toutes les sources de liberté de communication, tous les espoirs sont permis.

Lire les autres articles du dossier

«Démission de Bouteflika : les six semaines qui ont ébranlé l'Algérie»

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte