Sécurité

Libye : pourquoi l’Égypte d’Abdel Fattah al-Sissi soutient le maréchal Haftar

Des combattants libyens dans l'Est, en 2015 (photo d'illustration). © Mohamed Ben Khalifa/AP/SIPA

Surnommé « le Sissi libyen » par ses opposants, le maréchal Khalifa Haftar est épaulé par le président égyptien depuis des années. Si les deux partagent la même conception du pouvoir militaire et leur opposition aux Frères musulmans, Abdel Fattah al-Sissi prône la stabilisation du pays voisin en vue d'une coopération plus étroite.

Pendant que les combats entre l’Armée nationale libyenne (ANL) et les forces de Tripoli font rage depuis dix jours, le maréchal Khalifa Haftar s’est rendu au Caire dimanche 14 avril pour rencontrer le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi. Lu à la télévision officielle égyptienne, un communiqué laconique a fait savoir que les deux hommes « ont discuté des derniers développements en Libye ».

« Le président a confirmé le soutien de l’Égypte aux efforts de lutte contre le terrorisme et contre les milices extrémistes pour assurer la sécurité et la stabilité aux citoyens libyens », a déclaré dimanche le bureau du président Sissi. Le soutien à l’homme fort de l’est libyen ne date pourtant pas d’hier.

Haftar, le « Sissi libyen »

Des soldats égyptiens se battent sur le front dans la vieille ville de Derna, dans l’est du pays. On ignore s’il s’agit de membres de l’armée officielle ou de mercenaires, mais leur uniforme et leur dialecte ne laissent planer aucun doute sur leur origine. C’est en tout cas ce que montre une vidéo postée mardi 19 février sur les réseaux sociaux et reprise par les sites d’information libyens. Ces images (que nous avons décidé de ne pas diffuser, en raison de leur violence) font polémique.


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Ce n’est pourtant pas la première fois que les Égyptiens s’impliquent directement dans le conflit aux côtés de l’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal de l’Est, Khalifa Haftar, surnommé « le Sissi libyen » par ses opposants. « L’Égypte soutient le maréchal parce qu’elle soutient celui qui remet de l’ordre, qui a une armée. Un pays sans armée ne peut survivre », expliquait ainsi à Jeune Afrique Mustapha El Gendy, député égyptien au Parlement panafricain.

En février 2015, le quotidien égyptien Masry al-Youm titre : « Droit de réponse ». Il explique ainsi que l’Égypte intervient militairement en Libye sous prétexte de l’exécution brutale de 29 travailleurs égyptiens de confession copte, en frappant Daesh. Le même scénario se répète en 2017.  « Les attaques sur la Libye ne régleront pas les problèmes sécuritaires que connaît l’Égypte », tonnait alors la présidence algérienne. Pourtant, selon le journaliste égyptien spécialiste de la Libye Khaled Mahmoud, contacté par Jeune Afrique, « depuis la chute de Kadhafi, le conflit libyen a d’énormes conséquences sur la sécurité intérieure de l’Égypte ».

Un ennemi commun : les Frères musulmans

En effet, contrairement à d’autres pays impliqués dans le conflit – comme l’autre principal allié de Haftar, les Émirats arabes unis – l’Égypte partage 1 100 kilomètres de frontière avec la Libye. Sa sécurisation est un enjeu d’importance capitale pour le président Abdel Fattah al-Sissi.

À partir de 2011, l’Est libyen est devenu un havre de paix pour plusieurs groupes islamistes et jihadistes qui intimident le Caire. « Si les groupes jihadistes basés en Libye constituent une véritable menace pour la sécurité de l’Égypte (et de la Libye), les islamistes participent aussi au combat idéologique mené par Sissi », décrypte le chercheur libyen Emad Badi, du Middle Eastern Institute.

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, le 24 octobre 2017 à Paris. © Charles Platiau/AP/SIPA

Son alliance avec Haftar est due essentiellement à son opposition à l’organisation, et plus généralement à l’islam politique

Car les pires ennemis du président égyptien, ce sont avant tout les Frères musulmans. Le journaliste égyptien le confirme : « Son alliance avec Haftar est due essentiellement à son opposition à l’organisation, et plus généralement à l’islam politique. Les Frères musulmans sont affaiblis presque partout dans la région, sauf en Libye [où le Parti de la justice et de la construction (PJC), leur vitrine politique, dispose d’une quinzaine de sièges au Haut conseil d’État (HCE), chambre haute du Parlement de Tripoli]. Le Caire a fourni non seulement des fonds, mais aussi des armes et des soldats à Khalifa Haftar, en violant l’embargo imposé par les Nations unies », pointe du doigt le journal d’opposition égyptien Mada Masr.

Une coopération politique et militaire a été admise par le maréchal Haftar lui-même, dans une interview au journal égyptien proche du pouvoir Al-Ahram Weekly. Les deux officiers se sont plusieurs fois rencontrés, et le président Sissi a récemment joué un rôle essentiel pour convaincre Haftar d’assister à la conférence de Palerme.

Des échanges économiques intenses

La sécurité n’est pas la seule préoccupation du président égyptien. La frontière entre les deux pays est aussi un lieu privilégié de commerce illicite, qui s’est développé entre 2011 et 2013. « Plusieurs armes sophistiquées importées de Russie et stockées par Kadhafi ont été transportées en Égypte. Mais la contrebande d’armes est devenue la principale excuse de Sissi, lui permettant de justifier son intervention dans l’est de la Libye, détournant ainsi l’attention de son problème majeur : le Sinaï », analyse Emad Badi.

Le maréchal Khalifa Haftar à Al Marj, au nord-est de Benghazi, en Libye, le 22 mars 2017. © Mohammed El-Sheikhy/AP/SIPA

 L’opération militaire lancée en janvier 2019 par le maréchal de l’est libyen inquiète le Caire

Depuis des années, les deux voisins ont développé des relations économiques intenses. Côté égyptien, les intérêts restent nombreux, même si l’exportation a chuté de 75 % depuis 2011. Si en 2012, l’Égypte exportait presque pour 1 milliard et demi de dollars, en 2017 ce chiffre n’a atteint que 400 millions. De plus, environ 1,5 million de travailleurs égyptiens résidaient en Libye à l’époque du président Mouammar Kadhafi. Une diaspora divisée de moitié en 2015.

La Libye a été et est encore une opportunité pour Sissi. Selon Emad Badi, « l’Égypte voudra participer à la reconstruction du pays et établir une coopération en matière d’investissements avec des hommes d’affaires libyens ». L’Association égyptienne des matières premières et la Chambre économique libyenne et égyptienne viennent tout juste de signer un accord de coopération visant à accroître les investissements bilatéraux. Objectif : s’approprier des premiers contrats de reconstruction.

La question énergétique est également centrale : depuis 2013, l’Égypte est devenue un pays importateur de pétrole. Avec ses alliés à la tête du gouvernement, la Libye pourrait représenter une solution en exportant pétrole et gaz à un prix inférieur. Pour ce faire, Sissi a besoin de conditions de stabilité.

C’est pourquoi l’opération militaire lancée en janvier 2019 par le maréchal de l’Est libyen inquiète le Caire, car elle pourra déstabiliser davantage la situation sécuritaire en Cyrénaïque. Comme l’écrit Mada Masr, « la campagne militaire menée par l’ANL contre Tripoli serait une grave erreur ».

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