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Politique

Présidentielle au Sénégal : à qui profite l’émergence ?

Inauguration du pont Farafenni, le 21 janvier 2019. © Sylvain Cherkaoui pour JA.

Des ponts, des arènes sportives, des centrales solaires, des centaines de kilomètres de bitume... Les grands projets inscrits au Plan Sénégal émergent (PSE) ont transformé le Sénégal. Mais certains pointent les risques d’endettement, la faible part prise par les entreprises sénégalaises dans les chantiers, et questionnent la réalité des retombées pour les populations.

« Le Sénégal joue les seconds couteaux dans des programmes à forte vocation patriotique censés œuvrer à son développement. Le PSE n’offre aux entreprises locales que des emplois de main-d’œuvre, des emplois éphémères. On ne peut pas se contenter de ça ! » L’état des lieux cinglant de Mamadou Diouf, coordinateur du Forum social sénégalais, porte les doléances de toute une frange du patronat sénégalais. Face à une kyrielle de projets d’infrastructures confiés à des partenaires étrangers, les entreprises nationales peinent en effet à trouver leur compte au sein de l’ambitieux Plan Sénégal émergent (PSE), lancé en 2014 avec l’échéance de 2035 dans le viseur.

En sept ans à la tête du pays, Macky Sall a tout fait pour se forger une stature de bâtisseur. Des kilomètres de routes et d’autoroutes, un train express régional, des ponts, dont le très attendu « Senegambia Bridge », des sphères ministérielles, des centres de formation, des stades, des musées… Dans les dernières semaines de son mandat, le président – candidat de la coalition Benno Bokk Yakaar – aura coupé tant de rubans qu’il est difficile d’en garder le compte.


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Autant de chantiers pour lesquels le Sénégal compte sur de solides partenaires financiers, comme la France et la Chine, ses deux premiers bailleurs, et sur les entreprises étrangères, qui assurent l’essentiel des travaux. À tel point que des voix s’élèvent, s’inquiétant de voir les entreprises locales laissées à la marge et l’émergence profiter aux autres.

Électricité et mobilité

Une installation de la Senelec, en 2015. © Youri Lenquette

Le premier projet qui profite aux populations, c’est l’électricité

Pont transnational, arène de lutte, centre de conférence… Le PSE est-il réellement en phase avec les besoins des populations ? Ibrahima Fall, membre du cabinet du ministre chargé du Suivi du PSE, en est convaincu : « Le PSE vise d’abord la réforme structurelle du notre économie, mais il ne se contente pas d’ériger des infrastructures. Le premier projet qui profite aux populations par exemple, c’est l’électricité ».


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De fait, en redressant sa capacité de production énergétique, l’exécutif se targue d’avoir tourné la page des délestages : de 900 heures annuel en 2011, elles sont passées en 2018 à seulement 24. La société nationale d’électricité (Senelec), déficitaire en 2014, produit désormais de l’excédent.

Sur les infrastructures routières également, Macky Sall ne manque pas de se féliciter de son propre bilan. En sept ans, il affirme avoir déroulé 1 762 kilomètres de routes et avoir fait passer le maillage autoroutier de 32 à 250 kilomètres.

Tronçon de l'autoroute à péage de Dakar à Diamniadio. © Sylvain CHERKAOUI pour Jeune Afrique

Pour positionner le Sénégal comme un hub logistique et industriel sous-régional, il est essentiel de favoriser la mobilité

« Grâce à nos réalisations, notre réseau routier est aujourd’hui l’un des plus denses en Afrique », lançait ainsi le chef de l’État lors de son discours à la Nation, le 31 décembre dernier.

« Pour positionner le Sénégal comme un hub logistique et industriel sous-régional, pour favoriser le tourisme, pour la pleine exploitation de nos ressources minières et pour promouvoir l’agriculture commerciale, il est essentiel de favoriser la mobilité », résume Ibrahima Fall, qui met en avant plusieurs projets, de la revitalisation du port de Kaolack à la valorisation des aéroports régionaux.


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Cette myriade d’infrastructures a absorbé 50% des investissements de la première phase du PSE. De quoi inquiéter certains analystes. « Pourquoi investir 656 milliards de F CFA, peut-être plus, dans le TER, quand notre chemin de fer est si vétuste et qu’il pourrait relier le pays au Mali qui représente 20% de notre commerce international ? », s’étonne l’économiste Mounirou Ndiaye. « Les Sénégalais ont d’autres priorités. Ils sont en droit de s’interroger quand le centre de conférence Abdou Diouf est construit en neuf mois, alors que certaines universités sont en chantier depuis 2013. »

Quel patriotisme économique ?

Chantiers BTP de construction a Diamniadio, au Senegal. © Sylvain Cherkaoui/Cosmos pour JA

Si l’État joue son rôle et met en avant les entreprises nationales, le secteur privé fera preuve de plus d’engagement

D’autres, comme Moustapha Sène, conseiller spécial du président du Mouvement des entreprises du Sénégal (MEDS), attend davantage de la deuxième phase du PSE. « Lors de la phase 1, il y avait cette urgence à démarrer les chantiers et le secteur privé national a été insuffisamment impliqué. Lors des appels d’offre, les entreprises sénégalaises doivent être davantage consultées pour pouvoir compétir. Pour la phase 2 nous attendons un meilleur accompagnement et un environnement économique plus favorable », revendique-t-il. En d’autres termes, le Sénégal doit créer les conditions pour faire émerger des champions nationaux compétitifs.

Rodé à la critique, l’exécutif exhorte quant à lui les entreprises à prendre plus de risques. « Après les efforts substantiels de l’État, en matière d’investissement, il est nécessaire pour le secteur privé de prendre le relais pour continuer à dynamiser la croissance », estimait ainsi le Premier ministre Mahammed Boun Abdallah Dionne lors de sa déclaration de politique générale de décembre 2017. « Si l’État joue son rôle et met en avant les entreprises nationales, le secteur privé fera preuve de plus d’engagement », répond Moustapha Sène.

Les entreprises étrangères ont l’obligation de sous-traiter à des entreprises nationales à hauteur de 25%

« Il est totalement faux de dire que le PSE laisse à la marge les entreprises sénégalaises. Le débat est biaisé. Certaines personnes veulent nous faire croire qu’une entreprise sénégalaise est une entreprise dont le patron s’appelle Ndiaye ou Diaw. Une entreprise sénégalaise est une entreprise de droit sénégalais, qui s’acquitte de ses impôts au Sénégal », ajoute Ibrahima Fall.

Il assure que les entreprises étrangères ont l’obligation de sous-traiter à des entreprises nationales à hauteur de 25% ce qui aurait permis de faire appel à plus de 50 entreprises sénégalaises. Ainsi, 60% des investissements auraient impliqué le privé sénégalais, selon le ministère de l’Économie et des Finances.

Partenariats renforcés et ombre de la dette

Durée du trajet Dakar - Diamniadio avec le nouveau TER : quarante-cinq minutes. © DR / Alstom

Quand les contrats du PSE sont négociés, les bailleurs étrangers défendent certainement leurs entreprises nationales, le Sénégal doit en faire autant !

Malgré les critiques, ces partenariats qui font la part belle aux investisseurs étrangers sont aussi plébiscités par les bailleurs de fonds internationaux. En décembre, à Paris, à l’occasion du groupe consultatif sur le financement de la phase 2 du PSE, Macky Sall a obtenu 14 milliards de dollars d’engagements, soit trois fois le montant espéré.

Le mois suivant, le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, a insisté à Dakar sur sa volonté de voir s’accroître la collaboration entre les deux pays. Depuis 2005, Pékin a déjà mobilisé quelque 1 200 milliards de F CFA au Sénégal, sur des projets dont les plus emblématiques sont le Musée des civilisations noires, le Grand Théâtre national, l’autoroute Ila Touba ou encore l’arène de lutte flambant neuve.

Pour Mamadou Diouf, le choix de l’attribution des marchés et la générosité des bailleurs sont liés. « Quand les contrats du PSE sont négociés, les bailleurs étrangers défendent certainement leurs entreprises nationales, le Sénégal doit en faire autant ! », suggère-t-il.

La dette est passée de 42,9 % du PIB en 2012 à 62,9 % en 2018

Ces 14 milliards d’engagements, auprès de bailleurs tels que la Banque mondiale (3,5 milliards de dollars), la Banque africaine de développement (2,3 milliards) ou encore la France (1,5 milliards), renforcent également les inquiétudes de ceux qui redoutent l’ombre de la dette, passée de 42,9 % du PIB en 2012 à 62,9 % en 2018.


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Un risque que dénonce avec virulence le candidat à la présidentielle Ousmane Sonko, qui a fait du patriotisme économique un cheval de bataille. Mais les autorités se veulent rassurantes : « Nous ne sommes pas en zone rouge et notre dette est maîtrisée. Les ressources mobilisées auprès des bailleurs internationaux ne représentent que le tiers des financements. L’État finance les deux tiers restants sur ressources propres. Nous n’avons jamais eu, depuis la mise en oeuvre du PSE, à choisir entre payer les salaires des fonctionnaires ou payer le service de la dette. »

Plus que la vitrine du septennat écoulé, Macky Sall a fait du PSE son argument de campagne. Partout où il est passé, il a multiplié les promesses de constructions. Aux Matamois, il a annoncé des ponts et des tronçons de route. À Mbour, des quais plus modernes pour les pêcheurs. À la jeunesse de Kaffrine, des Centres de formations professionnelles et techniques. Aux habitants de Touba, un parc industriel et un aéroport national. Le président a trouvé son mantra : « Voter pour moi, c’est voter pour la continuité du PSE. »

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