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Huis clos à Manhasset

Marocains, Sahraouis et Algériens se sont longuement entretenus, les 18 et 19 juin, près de New York. Dialogue de sourds, sans doute, mais dialogue tout de même

« Il ne suffit pas d’enfermer les protagonistes comme des cardinaux en conclave pour que la fumée blanche sorte de la cheminée. » Cette comparaison imagée d’un diplomate onusien résume à la fois les limites et l’intérêt du huis clos qui, les 18 et 19 juin à Manhasset, aux États-Unis, a réuni toutes les parties directement concernées par l’inextricable conflit du Sahara occidental. Un dialogue de sourds, sans doute, mais un dialogue tout de même, avec, à la clé, une promesse de se revoir : le Smic de la négociation, en somme.
Dix ans après leur dernière rencontre de ce type, à Houston, sous la houlette de James Baker, Marocains, Algériens et Sahraouis du Polisario ont à nouveau dressé le constat de leurs divergences – cette fois, sous l’égide de l’ONU. Pour que ces pourparlers, dont la tenue est exigée par la résolution 1754 adoptée en avril dernier, se déroulent dans des conditions optimales, Ban Ki-moon avait fait de son mieux.
Deux de ses collaborateurs spécialistes du dossier, Peter Van Walsum et Julian Harton, ont en effet été mobilisés au titre de facilitateurs. Surtout, le secrétaire général a fourni le cadre : le discret domaine de Greentree Estate, à Manhasset, dans le New Jersey, propriété d’un milliardaire philanthrope aujourd’hui décédé, avec ses chambres, ses salles de réunion, ses boudoirs et sa restauration haut de gamme. Ici se sont dans le passé dénouées plusieurs crises complexes, notamment, il y a un an, celle entre le Cameroun et le Nigeria concernant la presqu’île de Bakassi. À croire que le Sahara est, lui, d’une tout autre nature
Lundi 18 au matin, les acteurs du huis clos sont en place.
D’une part, la « dream team » saharienne de Mohammed VI : Chakib Benmoussa, ministre de l’Intérieur ; Taïeb Fassi Fihri, ministre délégué aux Affaires étrangères ; Fouad Ali el-Himma, ministre délégué à l’Intérieur ; Yassine Mansouri, directeur de la DGED (sécurité extérieure) ; Khalihenna Ould Errachid, président du Corcas (le Conseil sahraoui de Laayoune) et son secrétaire général, Maalaïnine Ben Khalihenna ; et Mohamed Saleh Tamek, wali de Lagouera-Oued Dahab.
De l’autre, l’équipe habituelle des négociateurs du Polisario : Mahfoud Ali Beïba, président du Parlement ; Brahim Ghali, ex-ministre de la Défense et chef militaire ; Mohamed Khadad, coordinateur avec la Minurso ; et Ahmed Boukhari, représentant auprès de l’ONU.
À leurs côtés : une petite délégation algérienne conduite par le secrétaire général du ministère des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, et l’ambassadeur auprès des Nations unies, Idriss Jazaïry. Enfin, Sidi Mohamed Ould Boubacar, l’ancien Premier ministre mauritanien dépêché par les autorités de Nouakchott, est également de la partie.
Pendant deux jours, tout ce petit monde va cohabiter, dormir sous le même toit et partager, matin, midi et soir, les mêmes buffets. Les repas pris en commun seront les seuls moments de relative convivialité puisqu’on y parle de tout, sauf du Sahara. Entre poire et fromage, il est question de l’élection de Nicolas Sarkozy, du match France-Italie de la dernière Coupe du monde et du coup de boule de Zidane. Puis le dialogue reprend. Ou, plutôt, les deux monologues.
Il est vrai que, de part et d’autre, on ne se connaît pratiquement pas. La délégation du Polisario est certes la même que celle qui, en 1997, avait participé aux pourparlers avortés de Houston, mais, côté marocain, tout a changé. Driss Basri et Abdellatif Filali ne sont plus là, Mohamed Benaïssa n’a pas fait le voyage et leurs remplaçants subissent ici leur baptême du feu. Il est vrai aussi que l’omniprésence en coulisse des diplomates algériens (qui logent sur place, mais ne participent pas aux réunions restreintes) pèse comme un rappel permanent à l’orthodoxie sur les délégués sahraouis. Il est vrai, surtout, que le constat de désaccord est patent.
Chacun à son tour, Maroc et Polisario rappellent leurs propositions respectives. Et l’on s’en tient là. D’interminables rappels, assortis de multiples références historiques et de longs retours en arrière. D’un côté, une rhétorique polisarienne intransigeante avec, comme point d’ancrage, un référendum à deux entrées (indépendance ou intégration). De l’autre, un projet d’autonomie marocain présenté à la fois comme incontournable, amendable et évolutif (« notre proposition tient en quatre feuillets, un statut d’autonomie en dix pages, il y a donc de la marge », concède Taïeb Fassi Fihri). Entre les deux, aucun lien ou presque, si ce n’est le fil ténu de la résolution 1754, qui, justement, prend en compte la proposition marocaine de large autonomie interne, laquelle semble lentement faire son chemin.
À preuve : le rapport de trente pages que l’ONG International Crisis Group a rendu public, le 11 juin. Intitulé « Western Sahara : out of the impasse », ce document préconise, à titre d’option, de prendre acte de l’inapplicabilité au Sahara des règles classiques de droit international régissant les décolonisations – sauf à se résoudre à « une impasse indéfinie ». Et recommande de négocier l’autonomie, « ou tout autre compromis sur lequel le Maroc, le Polisario et l’Algérie se seront mis d’accord ».
En échange de l’abandon du référendum, ICG estime que le royaume doit élargir sa proposition, voire la reformuler, reconnaître le Front Polisario en tant que parti politique à l’intérieur du territoire et fixer, de façon officielle et définitive, sa frontière avec l’Algérie. « Tout cela est évidemment faisable, répond Fassi Fihri, encore faudrait-il qu’il ne s’agisse que de cela. Or, manifestement, le blocage est ailleurs. » En attendant, les protagonistes se sont engagés à se revoir au cours de la deuxième semaine du mois d’août. Même lieu, mêmes acteurs, même ordre du jour. Mais, espère-t-on, pas la même absence de résultats.

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