Cinéma

Cinéma : « Amal » de Mohamed Siam, le récit d’une jeune révoltée en Égypte

Affiche du film « Amal » de Mohamed Siam, sorti en France le 20 février 2019. © DR

Avec « Amal », le réalisateur égyptien Mohamed Siam signe un documentaire sur la jeunesse révolutionnaire en suivant la trajectoire d’une adolescente en quête de sens. Le film, qui sort en France le 20 février, a été interdit en Égypte.

Ce n’est pas la première fois que Mohamed Siam livre un récit initiatique au long cours. Pour Force majeure (2016), son précédent film, il retranscrivait sur une durée de trois ans le parcours d’un policier quadragénaire en plein questionnement dans un pays entre deux régimes.

Avec Amal, le réalisateur frappe encore plus fort. Le natif d’Alexandrie – qui n’est depuis plus vraiment le bienvenu en Égypte – aura passé six ans à saisir, caméra en main, l’évolution d’une adolescente du printemps arabe égyptien. Six ans à suivre Amal, 14 ans quand commence la révolution le 25 janvier 2011 et les premières manifestations contre le régime en place.

C’est à travers le regard plein d’espoir de cette jeune fille – révoltée, intrépide et déterminée à lutter contre l’injustice, la corruption et la brutalité des forces de l’ordre – que celui qui est actuellement chercheur à l’université américaine de Paris suit la série de sit-in, grèves et occupations de la place Tahrir au Caire (symbole de la mobilisation). À mesure que grandit Amal, Mohamed Siam donne à voir une Égypte post-révolution qui se cherche.

Un film récompensé, interdit en Égypte

Grâce à un impressionnant travail de montage cumulant des prises de vue de la mobilisation, avec une caméra toujours braquée sur la vie d’Amal, et vidéos de famille pleines de tendresse mettant au premier plan la petite fille d’alors à chacun de ses anniversaires, Mohamed Siam offre un vrai dispositif de narration et apporte une dimension émotionnelle au récit.

Tourné sans l’accord des autorités, le film n’a pas été sans risques pour le réalisateur, qui a lui-même dû faire face à la police et manqué de peu d’être atteint par une balle pendant le mouvement. Interdit de diffusion en Égypte, le documentaire circule toutefois dans le monde arabe. Il a reçu le grand prix de Carthage (Tunisie) et le prix des droits humains au Fidadoc d’Agadir (Maroc) en 2018. En attendant la suite du film qui se consacrera cette fois-ci à la vie d’adulte de l’héroïne, aujourd’hui policière, le premier volet commence sa révolution en France dès le 20 février avec sa sortie sur les écrans.

Amal essaie de se trouver, tout comme le pays

Jeune Afrique : Qu’est-ce qui vous intéresse dans les films initiatiques qui suivent des personnages sur plusieurs années ?

Mohamed Siam : Il était intéressant d’observer les changements physiques et émotionnels d’Amal. C’était la première fois que je pouvais véritablement rendre compte de la transformation d’un individu de la société civile dans le monde arabe. J’ai adoré regarder cette métamorphose. Au départ, je voulais brosser un portrait sur un ou deux ans. Mais après un an de tournage, j’ai réalisé qu’Amal absorbait tout, qu’elle était une sorte de miroir des transformations de l’Égypte, une éponge. Elle essaie de se trouver, tout comme le pays. On la voit porter le voile en fumant, s’habiller comme un garçon, se maquiller… Elle est comme cette société qui a tant de fois basculé d’un régime extrême à l’autre sur une courte durée.


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Le choix d’un personnage féminin n’est pas anodin…

Amal est un personnage féminin qui évolue dans un monde patriarcal. Elle porte tous les combats et stigmatisations. Elle doit trouver sa place dans la société à la fois en tant que femme, que jeune et qu’individu. La mère d’Amal, qui est juge et donc du côté de l’État, baisse les bras. Le père, lui – pourtant disparu mais dont Amal était très proche – incarne la figure émancipatrice. Amal, qui est une jeune fille intelligente, finit par quitter la lutte pour s’adapter au système.

Cet épisode de l’Égypte, c’est également mon histoire. C’est Amal qui s’exprime, mais mon regard est posé sur elle. J’ai été témoin du déclin de la révolution

Comment avez-vous, vous-même, vécu cette révolution ?

J’ai 36 ans. Pendant mes trente ans de vie passée en Égypte, je n’ai connu qu’un seul président ! J’ai vécu cette révolution de très loin par rapport à Amal. Cela m’intéressait de voir comment la jeunesse faisait face à ces bouleversements, à la mort et la violence [8 000 manifestants blessés, 890 morts dont 26 policiers, plus de 12 000 arrestations, ndlr].

C’était instructif de suivre cette génération pour avoir un aperçu du visage d’avenir de l’Égypte. J’ai vu comment les jeunes ont porté le pays, avalé cette expérience de manière politique et économique. Mais cet épisode de l’Égypte, c’est également mon histoire. C’est Amal qui s’exprime, mais mon regard est posé sur elle. J’ai été témoin du déclin de la révolution.

Je clame que la jeunesse arabe doit être au centre des discussions partout dans le monde

Justement, quel regard portez-vous sur cette jeunesse post-révolution ? La sentez-vous résignée, dépolitisée, depuis l’accession au pouvoir du président al-Sissi ?

La jeunesse est aux prises avec des sentiments ambivalents, entre espoir et résignation. Vit-elle dans une utopie ou une dystopie ? Je me pose la question dans le film. Je clame que la jeunesse arabe doit être au centre des discussions partout dans le monde. Elle reste coincée entre l’armée et les Frères musulmans. Je suis foncièrement contre cette confrérie, qui a eu la chance de construire quelque chose après la révolution et qui a finalement fait bien pire que le régime militaire.

C’est simple, entre ces deux extrêmes, vous avez le choix entre la prison ou la mort. Toutes les voix modérées de la jeunesse essaient de trouver leur place, soit en rejoignant le système, soit en partant en Europe ou aux États-Unis – le Qatar, pourtant pays voisin, est un ennemi virtuel de l’Égypte [l’Égypte a rompu toute relation diplomatique avec le pays qu’elle accuse de soutenir le terrorisme, ndlr]. C’est dangereux de tuer les rêves, le potentiel et l’idéologie des jeunes. C’est justement la stratégie de Daesh de profiter de cette jeunesse qui ne peut pas s’exprimer dans son propre pays.

Amal a choisi le système en rejoignant la police, pour tenter de lutter de l’intérieur. Je pense que c’est le meilleur choix. Il y a différentes manières d’apprivoiser la résistance.

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