Diplomatie

Ligue arabe, UMA, CCG… quel avenir pour le dialogue dans le monde arabo-musulman ?

La Ligue arabe réunie au Caire, le 10 janvier 2016. © Ahmed Omar/AP/SIPA

Les organisations multilatérales telles la Ligue arabe, l'Union du Maghreb arabe (UMA) ou encore le Conseil de coopération du Golfe (CCG) semblent bien démunies face aux conflits qui opposent leurs pays membres. Dans ce contexte, quel est leur poids et quel peut être leur avenir ? Éclairage avec plusieurs spécialistes.

Dimanche 17 février 2019, l’Union du Maghreb arabe (UMA) soufflait sa trentième bougie. Trente ans de… « non-Maghreb ». Devenue d’usage courant, cette expression utilisée pour la première fois par des économistes symbolise à elle seule l’échec d’un projet ambitieux mais jamais achevé. Comme beaucoup d’autres tentatives de coopération régionale au sein du monde arabe, l’UMA est souvent considérée comme une coquille vide. Plusieurs événements ont secoué cette organisation fondée en 1989, mais c’est surtout le conflit autour du Sahara occidental qui attise les tensions.

Les différends politiques coûtent pourtant cher aux États membres. Selon le dernier rapport du Fonds monétaire international de février 2019, l’intégration économique aurait permis au Produit intérieur brut (PIB) combiné des pays du Maghreb d’atteindre 360 milliards de dollars (318 milliards d’euros) en 2017, soit presque la richesse annuelle produite par les Émirats arabes unis. Pour le moment, les liens commerciaux intra-Maghreb ne représentent que 5 % du total des échanges commerciaux de ces pays. Les 37 accords et conventions signées par les États membres ne semblent donc pas suffire à la création d’un Maghreb uni, du moins d’un point de vue économique.


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Ce samedi 16 février, Abdelaziz Bouteflika a tenu à « réitérer l’attachement constant de l’Algérie à l’édification de l’Union du Maghreb arabe ». En novembre dernier – à la suite de la « main tendue » par Mohammed VI dans son discours commémorant la Marche verte – le président algérien avait appelé le secrétaire général de l’organisation, le Tunisien Taïeb Baccouche, à organiser « dans les délais les plus rapprochés une réunion des ministres des Affaires étrangères de l’Union ». « La Tunisie s’est proposée depuis un an pour abriter cette réunion », confiait alors Baccouche à Jeune Afrique. Pour le moment, aucune annonce officielle n’est venue confirmer la rencontre. Le dernier sommet de l’UMA, lui, a eu lieu en 1994.

La Ligue arabe « minée par les divisions »

Si une réunion de l’UMA semble peu probable à brève échéance, Tunis accueillera le 31 mars prochain le sommet annuel de la Ligue arabe. Au cœur des pourparlers : la réintégration de la Syrie. « La suspension de la Syrie en 2011 est la seule décision forte que la Ligue a été capable de prendre au cours des dernières années. D’autres questions essentielles ne seront même pas évoquées, tranche Fabrice Balanche, spécialiste du monde arabe et maître de conférence à l’Université Lyon-II. Cette organisation régionale est tellement minée par les divisions internes qu’elle ne parvient même plus à prendre des décisions. »

La Ligue arabe n’a pas su se renouveler. Elle est désormais un instrument entre les mains de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis

Tiraillée entre intérêts divergents et luttes intestines, dans un contexte régional qui a beaucoup évolué depuis 2011, l’organisation n’arrive plus à peser sur le plan diplomatique. Un exemple récent est la condamnation timide, sous forme de communiqué, du déplacement de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem – qui n’a abouti à aucune décision majeure en faveur des Palestiniens. Pourtant, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) a intégré l’organisation en 1976, et la question palestinienne a toujours été l’un des moteurs de la Ligue.

La photo du dernier sommet économique de Beyrouth de janvier 2019, boycotté par la majorité des pays, est une énième illustration des divisions qui la paralysent. Seuls l’émir du Qatar et le président mauritanien étaient présents aux côtés du président libanais Michel Aoun. « La Ligue arabe n’a pas su se renouveler. Elle est désormais un instrument entre les mains de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. D’autres pays clés sont sous l’emprise de l’Iran, comme par exemple l’Irak », analyse le spécialiste, en mettant l’accent sur  la question économique : le montant du financement détermine l’influence d’un pays au sein de l’organisation.

Le roi Salman d'Arabie saoudite (2e d.), tenant la main de l'émir du Koweït, en marge du sommet du Conseil de coopération du Golfe, dimanche 9 décembre 2018 à Riyad. © AP/SIPA

Les « jeunes dirigeants autoritaires » pour le bilatéralisme

Selon Fabrice Balanche, « la seule tentative de coopération de la Ligue arabe qui semblait réussie est le Gafta, la Grande zone arabe de libre-échange, créée en 2005. Ce projet de marché commun a fonctionné jusqu’aux soulèvements de 2011 », explique-t-il. Si les Printemps arabes ont bouleversé les équilibres au Maghreb et au Proche-Orient, le Golfe n’a pas échappé pas aux basculements politiques.

L’unité du Conseil de coopération du Golfe (CCG) a volé en éclats depuis l’isolement diplomatique du Qatar à partir de 2017. Si bien que, comme pour l’UMA et la Ligue arabe, la question même de la survie se pose. Le dernier sommet de décembre 2018 n’a rien réglé de la crise politique en cours.  Selon le ministre qatari des Affaires étrangères, le CCG serait désormais « une structure sans réel pouvoir ».


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« Le CCG était le dernier rempart de la coopération entre pays arabes, explique Younes Belfellah, chercheur économiste spécialiste du Golfe. Le problème avec le Qatar n’est que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Les raisons de la crise politique au sein du CCG sont à rechercher dans les changements profonds d’ordre économique et social des pétromonarchies, qui ne peuvent plus dépendre exclusivement de la rente pétrolière. »

Selon le chercheur, diversification est synonyme de concurrence entre les pays. « Cette nouvelle génération de jeunes dirigeants autoritaires se dirige vers le développement de relations bilatérales. C’est une tendance régionale ». La récente création du Conseil de coordination saoudo-émiratie va dans ce sens : un moyen de contourner les clivages politiques, mais surtout d’éviter les compromis.

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