Politique

Tunisie-France : rôle des femmes, communication… les points noirs de la visite de Chahed, vue de Tunis

Le chef du gouvernement tunisien Youssef Chahed arrivant à l'Hôtel de Matignon pour y rencontrer son homologue français Édouard Philippe, jeudi 14 février.

Le chef du gouvernement tunisien Youssef Chahed arrivant à l'Hôtel de Matignon pour y rencontrer son homologue français Édouard Philippe, jeudi 14 février. © Francois Mori/AP/SIPA

Le second voyage officiel du chef du gouvernement à Paris, du 13 au 15 février, a suscité l’intérêt des Tunisiens, qui se sont empressés d’en décoder chaque étape. Si ceux qui scrutaient les intentions politiques du locataire de la Kasbah sont restés sur leur faim, d’autres n’ont pas manqué de relever des maladresses de communication.

Placé sous le signe de la relance économique, selon le gouvernement tunisien, le déplacement de Youssef Chahed est resté classique dans ses grandes lignes. « C’est dans les interlignes que l’opinion tunisienne a toujours évalué les relations avec la France », commente un observateur avisé de l’actualité. Cette fois-ci, les Tunisiens n’ont pas tenté de trouver des messages subliminaux dans les déclarations officielles, mais ont scruté de près l’attitude de Youssef Chahed et de la délégation qui l’accompagnait.


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Youssef Chahed a tenté de faire preuve d’humour – notamment en déclarant le 14 février que « le couple tuniso-français se porte bien en ce jour de Saint-Valentin » – mais n’a pas toujours été bien compris depuis Tunis. « Tout le monde n’est pas Kennedy pour maîtriser une apparente désinvolture » ; « Ne lui donnez plus le micro quand il s’agit de moments solennels », pouvait-on lire sur les réseaux sociaux. Le chef du gouvernement semblait pourtant bien plus décontracté et souriant que lors de sa dernière intervention télévisée, le 10 février, à l’issue de la crise entre gouvernement et l’Union générale tunisienne du travail (UGTT).

Où sont les femmes ?

Autre point noir, d’après les commentateurs, le manque de représentativité des femmes dans la délégation. Pour promouvoir une Tunisie jeune, dynamique, connectée, Youssef Chahed s’est effectivement déplacé avec une délégation essentiellement masculine. « Avec les femmes, il a du mal », confiait d’ailleurs à l’hebdomadaire français Le Point Hassen Zargouni, patron de Sigma Conseil et spécialiste des sondages.

L’émancipation des Tunisiennes est pourtant une des raisons pour lesquelles les instances internationales investissent massivement en Tunisie

Un constat qui interroge, puisque l’émancipation des Tunisiennes est une des raisons pour lesquelles les instances internationales – dont l’Union européenne (UE) – investissent massivement en Tunisie. Certains notent que Youssef Chahed ne s’est pas prononcé sur la parité dans l’héritage, et plus largement sur la question de l’égalité entre citoyens et citoyennes, qui sera débattue prochainement à l’Assemblée. Il est pourtant attendu par l’électorat féminin sur ce point, et devra préciser sa position par rapport à celle des islamistes. À Paris, le chef du gouvernement s’est contenté d’évoquer la loi contre la violence faite aux femmes, promue par la société civile depuis 2011 et adoptée par le Parlement en 2017.

Le piégeux dossier de l’éducation

L’autre maladresse relevée à Tunis portait sur l’exonération pour les étudiants tunisiens de l’augmentation des droits d’inscription dans les universités françaises. La délégation a anticipé en annonçant que le fait était acquis, avant de se rétracter en arguant que les négociations étaient toujours en cours. Finalement, seuls les étudiants qui ont déjà entamé un cursus en France seront exemptés – une quinzaine d’universités ont d’ores et déjà fait savoir qu’elles n’appliqueraient pas cette décision à la rentrée prochaine.


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Le projet d’université tuniso-française, qui devrait être opérationnelle d’ici 2020, va également dans le sens du contrôle des flux migratoires, puisque Tunis offrira la formation de base, avant une orientation éventuelle vers l’Hexagone. La question migratoire, qui demeure centrale dans les discussions avec tous les pays européens, a aussi été à l’ordre du jour à Paris. Mais les arguments de Chahed, qui assurait « que la Tunisie protégeait les frontières sud de l’Europe», ont inquiété les Tunisiens, qui se souviennent des projets de camps de migrants proposés par la chancelière allemande Angela Merkel, et savent que le pays peine à contrôler les mouvements jihadistes.

Ils ont aussi été désarçonnés par l’approche du chef du gouvernement sur la fuite des cerveaux – lesquels, selon lui, reviendront tôt ou tard au pays. « Entre temps, qui assure la relève ? , s’interroge un pharmacien. Nos hôpitaux et nos universités se vident. »

Un partenariat renforcé

Après un marathon de rencontres de trois jours, les objectifs ont globalement été atteints, puisque l’essentiel de cette visite était de confirmer les projets lancés lors du voyage d’Emmanuel Macron en février 2018 – dont la Station T, petite sœur de la Station F promue par Xavier Niel – et de réaffirmer la solidité du partenariat avec la France. Youssef Chahed a ainsi été attentif aux demandes des investisseurs français pour assouplir et revoir les procédures, alors que l’Italie est devenue l’un des premiers partenaires de la Tunisie.

Mais à Tunis, ce sont les petites phrases du président du Conseil constitutionnel Laurent Fabius qui ont semblé déplacées

Mais à Tunis, ce sont les petites phrases du président du Conseil constitutionnel, Laurent Fabius, sur l’importance d’une Cour constitutionnelle dans un processus démocratique, qui ont semblé déplacées. « On sait que la France ne perd pas de vue ce qui se passe en Tunisie, mais la mise en place de la Cour constitutionnelle est une affaire tuniso-tunisienne qui ne relève pas de l’exécutif, mais du législatif », souligne ainsi un député du Courant démocratique (Attayar).

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