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Casbah d’Alger : le grand ménage

Branle-bas de combat dans le centre historique de la capitale : près de 100 000 m3 de déchets ont été enlevés en quelques semaines. Tandis qu’un plan de sauvegarde devrait être adopté prochainement en Conseil des ministres.

Par - Karim Bensalem
Mis à jour le 25 juillet 2005 à 01:00

A l’époque coloniale, on l’appelait Cassauba, ou bien encore Kasba. Longtemps, elle fut l’objet de tous les fantasmes. On y trouvait, dit-on, les femmes les plus belles, les plus sensuelles. Lors de la prise d’Alger en 1830, ses richesses ont nourri l’imagination des soldats français. « On ne rêvait plus que trésors, que harems et que palais » (Jean-Toussaint Merle, cité par Pierre Péan dans Main basse sur Alger). Les écrivains de passage à Alger ont souvent décrit ses rues tortueuses, aux « lacets compliqués comme ceux d’un labyrinthe » (Ernest Feydeau, Alger, 1862). Ses maisons mauresques ont inspiré nombre de peintres orientalistes dont Eugène Delacroix avec ses célèbres Femmes d’Alger.
Transformée pendant la colonisation – des quartiers entiers ont été rasés pour aménager places, restaurants et hôtels -, elle fut l’un des hauts lieux de la bataille d’Alger en 1957. Hassiba Ben Bouali, Ali Lapointe et le petit Omar y trouvèrent la mort dans une cache, devenant à jamais héros de la guerre de libération nationale. Dans les années 1980, une grande opération de relogement fut lancée par les pouvoirs publics. Objectif : ramener la population de 70 000 à 40 000 habitants, et récupérer quelque 600 bâtisses ayant subi des dommages à la suite du séisme de 1980. L’échec fut cuisant. Sitôt les locataires partis, des squatteurs investirent les lieux. Et bien que les autorités aient muré les habitations pour empêcher toute occupation anarchique, rien n’y fit : elles étaient toujours accessibles par les terrasses…
Dès lors, la densité de la population augmenta au lieu de diminuer. Près des deux tiers des bâtiments ainsi évacués furent perdus. La Casbah ne fut plus qu’un gigantesque « centre de transit » pour squatteurs. Le cadre de vie se détériora de manière dramatique. Surpeuplée, la Casbah devint un haut lieu de la misère et de l’insécurité. Inscrite en 1992 sur la liste du Patrimoine mondial de l’humanité dressée par l’Unesco, elle fut l’un des quartiers les moins fréquentables de la capitale pendant la décennie noire. Véritable « nid de terros », abandonnée à elle-même par les autorités locales, elle fut délaissée par ses habitants. Les ordures s’amoncelèrent. Des dizaines d’immeubles s’écroulèrent.
En 1999, les pouvoirs publics finirent par lancer un plan de sauvegarde. Un budget de 100 millions de dinars (1,13 million d’euros) par an fut dégagé par la wilaya d’Alger. Il fallait d’abord assainir les réseaux d’eau potable, curer les puits, conforter les immeubles, revoir l’éclairage public, enlever les gravats… La tâche était ardue, et, aujourd’hui encore, la réhabilitation du plus ancien quartier de la capitale est loin d’être achevée. « Il faudrait au moins 500 millions de dollars », affirme Saïd Guellal, responsable de la cellule fonctionnelle chargée de la réhabilitation, de la sauvegarde et de la gestion urbaine de la Casbah. Cette instance, installée en janvier 2001 par le wali d’Alger, supervise les divers travaux et études sur le site. « Près de 2 milliards de dinars ont déjà été affectés au plan de sauvegarde, poursuit Saïd Guellal. Les dépenses les plus importantes ont été occasionnées par le tremblement de terre de Boumerdès en 2003. »
Autre tâche très lourde : le nettoyage. Pas moins de 100 000 m3 d’ordures ménagères et de gravats ont été ramassés en quelques semaines. Un travail assuré essentiellement par des ouvriers, mais aussi par ce qu’on appelle communément « la cavalerie », à savoir les ânes de la Casbah. « Les détritus s’entassaient depuis des années, explique Houria Bouhired, présidente de l’association Sauvons la Casbah d’Alger. C’était devenu un dépotoir. Et puis il y a eu un branle-bas de combat au niveau des autorités. Aujourd’hui, on sent une réelle volonté politique pour s’occuper enfin de la Casbah. »
À en croire Houria Bouhired, le changement serait radical. Il n’y a pas si longtemps, cette fille du quartier, née impasse de la Grenade, ramassait elle-même les ordures. Inlassable militante, elle a recruté des centaines de jeunes pour aider au nettoyage. Bravant le danger terroriste, et parfois même l’hostilité des autorités locales, Houria, qui déclare « pour moi, la Casbah, c’est ma mère », s’est battue sans compter contre la « marginalisation des Algérois et de leur cité ». Car les problèmes sociaux se sont développés à mesure que le quartier était laissé à l’abandon. Chômage, délinquance ou encore toxicomanie ont sévèrement touché les « Casbahdjis ».
Mais depuis que les rues sont propres, les choses ont changé. « C’est une métamorphose, confirme Djaafar Lasbet, sociologue et architecte qui se revendique avant tout « enfant de la Casbah ». J’en parle avec les habitants, et pour eux cette campagne de nettoyage montre qu’on s’intéresse enfin à eux, à leur quartier. Mais il ne faut surtout pas s’arrêter là. Il ne faut pas que les gens soient déçus encore une fois, sinon ce sera très dur de regagner leur confiance. »
Une confiance qui amène aujourd’hui les « Casbahdjis » à prendre soin de leur environnement. Jusqu’à quand ? « Le nettoyage n’est que le début de la réhabilitation, estime Djaafar Lasbet. Mais que veut-on faire au juste avec la Casbah ? Pour qui ? Et qui fait quoi ? Pour l’instant, personne n’a répondu à ces questions. » D’après Saïd Guellal, les réponses se trouvent justement dans le plan de sauvegarde et de réhabilitation. Plus de 1 500 bâtisses sont concernées, dont les deux tiers de type traditionnel mauresque. Si certains sites comme la mosquée Djemaa el-Kebir – l’une des plus anciennes d’Algérie – ont déjà été restaurés, restent les mausolées et autres palais dont les travaux sont toujours « en cours ».
« La réhabilitation vient de passer à la vitesse supérieure, soutient Saïd Guellal. Une agence qui s’occupera spécialement de la Casbah sera créée prochainement. » En attendant, le « Plan permanent de sauvegarde et de mise en valeur de la Casbah » – qui remplace le Plan d’occupation des sols pour les sites classés – n’a pas encore été approuvé par le Conseil des ministres. « Il est en cours de finalisation », assure-t-on à la wilaya.
Se pose encore un problème : la qualité des travaux de réhabilitation. « Les ouvriers ne sont pas très compétents, regrette Houria Bouhired. C’est une catastrophe. » Plusieurs corps de métiers ont en effet complètement disparu, et avec eux tout un savoir-faire. Houria envisage de proposer une formation pour les jeunes dès la rentrée prochaine. Du côté de la wilaya, une école des métiers traditionnels est « en projet ».