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Cet article est issu du dossier «Union africaine : les enjeux du 32e sommet des chefs d'État»

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Diplomatie

Mustapha El Gendy, député au Parlement panafricain : « L’Égypte est dépendante à 100 % du Nil »

Mustafa El Gendy, député égyptien au Parlement panafricain.

Mustafa El Gendy, député égyptien au Parlement panafricain. © DR

Pomme de discorde entre Le Caire et Addis-Abeba, le barrage de la Renaissance en construction en Éthiopie constituera certainement l’un des gros dossiers qu’aura à traiter l’Union africaine sous la présidence d’Abdel Fattah al-Sissi. Mustapha El Gendy, député égyptien au Parlement panafricain et spécialiste du sujet, y revient pour Jeune Afrique.

Député égyptien au Parlement panafricain, ex-candidat de l’Afrique du Nord à la présidence du Parlement, figure de la révolution égyptienne en 2011 puis de la révolte contre les Frères musulmans en 2013, industriel du tourisme… À 58 ans, Mustapha El Gendy n’a pas eu sept vies, mais cent. Lui qui a été successivement réélu à son poste sous les présidences de Hosni Moubarak, Mohamed Morsi et Abdel Fattah al-Sissi, insiste sur son indépendance vis-à-vis du pouvoir.

L’énergique député bouillonne de projets et d’idées novatrices, à l’image de cette taxe hôtelière imaginée aux débuts des années 2000 et destinée à nourrir un fonds de lutte contre la pauvreté en Égypte. L’idée, reprise entre autres par l’Unicef et la fondation Clinton, connaîtra une belle postérité.


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Fils d’un professeur d’histoire nassériste de Mansourah (delta du Nil) qui l’a sensibilisé à l’africanité de son pays, il a fait de la question des barrages sur le grand fleuve une affaire personnelle. « Quand les Égyptiens pensent à moi, ils se souviennent d’abord de cet aspect de mon action, pas de ma période révolutionnaire », s’enorgueillit-il. Rencontre.

Jeune Afrique : Que répondre à ceux qui considèrent l’Égypte comme un pays plus arabe qu’africain ?

Mustapha El Gendy : Abdel Fattah al-Sissi a instauré en 2016 un Comité aux affaires africaines au Parlement égyptien, et a réalisé le tiers de ses déplacements à l’étranger en Afrique. Ce sont des signes forts, tout de même. L’Égypte sous Nasser était la maison des révolutionnaires africains pour la libération du continent. Ce rôle africain, c’est vrai, s’est amenuisé sous Sadate. Et avec Moubarak, c’était fini. Surtout après la tentative d’assassinat en 1995 à Addis-Abeba. L’Égypte a alors regardé vers l’Amérique, les pays du Golfe, l’Europe… et s’est détournée de l’Afrique. Les relations avec le continent étaient faites de promesses sans suite et d’un intérêt exclusif pour la question du Nil.

Question que vous connaissez bien. Pouvez-vous nous raconter votre expérience de « diplomatie populaire » ?

En 2011, certains États ont profité de la situation en Égypte pour faire signer au Burundi le traité d’Entebbe et être en majorité [en mars 2011, le Burundi signe ce texte qui concerne le partage des eaux du Nil, mettant fin au quasi monopole égyptien et soudanais sur leur exploitation. Le projet du barrage éthiopien de la Renaissance est annoncé dans la foulée].

Moi je suis un fellah, pas un politicien. Mon seul souci, c’est qu’il y ait de l’eau devant chez moi

Pendant que nous faisions la révolution, on nous plantait des couteaux dans le dos. Étant moi-même sur la place Tahrir à cette époque, j’ai réuni plusieurs leaders de la révolution et nous avons lancé une initiative de diplomatie populaire. Même les Frères musulmans ont participé. Nous sommes allés voir le président ougandais Yoweri Museveni pour lui demander de ne pas ratifier le traité. Il a entendu nos arguments et a décidé de ne pas signer le texte, dont l’adoption s’est trouvée de fait paralysée.

Ensuite, nous sommes partis rencontrer Meles Zenawi [alors Premier ministre éthiopien]. Je lui ai dit que ce barrage allait nous tuer. Moi je suis un fellah [paysan arabe], pas un politicien. Mon seul souci, c’est qu’il y ait de l’eau devant chez moi. Notre initiative de diplomatie populaire a réussi là où la diplomatie officielle a échoué. Moubarak était prêt à la guerre ! La quantité d’eau du Nil qui nous parvient est au même niveau qu’à l’époque de Nasser, quand nous étions 20 millions. Aujourd’hui, nous sommes 100 millions, et la population augmente de cinq millions tous les ans… C’est catastrophique. Ce barrage éthiopien étant situé juste avant la frontière avec le Soudan, il aura des effets désastreux pour ce dernier aussi. 

Pour autant, les autres pays ont également des droits sur le fleuve…

Oui, mais l’Égypte est dépendante à 100 % du Nil et 90 % de son volume provient de l’Éthiopie ! Regardez ce qui s’est passé avec la Tanzanie. Cette dernière bénéficie de beaucoup de cours d’eau. Pourquoi faire un barrage sur le Nil, dont dépend exclusivement l’Égypte ? Dar es-Salaam nous a entendus et a ainsi accepté de faire son barrage sur un autre cours d’eau [le fleuve Rufiji], avec le concours d’entreprises égyptiennes.


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Une coordination est possible, alors travaillons ensemble à une gestion commune. Ma position personnelle est qu’il faut créer un groupe de discussion entre l’Égypte, le Soudan et l’Éthiopie, avec un organisme international de gestion de l’eau. Que ce groupe publie un rapport assurant aux paysans des différents pays que ce barrage va augmenter le débit d’eau, et que l’Égypte ne se trouvera pas privée d’une partie des 55,5 milliards de m3 qu’elle reçoit, et qui sont déjà insuffisants. Nous avions convaincu Meles Zenawi d’intégrer ce groupe, mais sans instance internationale de contrôle, à mon avis ça ne peut pas marcher.

Espérez-vous que la situation se débloque plus facilement sous la présidence égyptienne de l’Union africaine ?

Il y a aujourd’hui un homme fort au Caire et un homme fort à Addis-Abeba, ouverts et soutenus par leurs peuples. Je les ai vus tous les deux, ils sont en très bons termes. Sissi a demandé à Ahmed de jurer que ce barrage de la Renaissance ne causera pas de mal à l’Égypte, et qu’il nous apportera plus d’eau. À ce stade, c’est encore symbolique, mais c’est très important. Ils se voient et se parlent.

Mes collègues éthiopiens au Parlement ne peuvent pas être en désaccord, à moins de me prouver que l’Égypte ne dépend pas entièrement du Nil

Et je suis persuadé que le peuple éthiopien ne veut pas de mal au peuple égyptien. Mes collègues éthiopiens au Parlement ne peuvent pas être en désaccord, à moins de me prouver que l’Égypte ne dépend pas entièrement du Nil ! C’est la vie de centaines de millions de personnes qui est en jeu. Nous ne sommes pas contre le fait que ces pays augmentent leur capacité à produire de l’électricité. Et les entreprises égyptiennes sont prêtes à travailler avec ces États pour la construction d’infrastructures. Cela créera de l’intégration régionale.

Passation de pouvoir entre Paul Kagame et Abdel Fattah al-Sissi, à la tribune du 32e sommet de l'Union africaine, le 10 février 2019 à Addis-Abeba.

Passation de pouvoir entre Paul Kagame et Abdel Fattah al-Sissi, à la tribune du 32e sommet de l'Union africaine, le 10 février 2019 à Addis-Abeba. © DR / Présidence rwandaise

À propos d’intégration, que pensez-vous du projet de zone de libre-échange que Le Caire soutient ?

C’est une très bonne idée. Mais des accords de libre-échange avec une loi d’investissement pour chaque pays, ça ne marche pas. Nous essayons au Parlement africain de proposer une loi modèle d’investissement pour toute l’Afrique, qui serait votée dans chaque Parlement national – en attendant que le protocole sur le Parlement panafricain, visant à doter ce dernier de pouvoirs législatifs, soit ratifié par tous les États membres. Il faudrait également une telle loi modèle pour combattre le terrorisme, notamment en favorisant l’échange d’informations entre États.

Concernant la migration, thème du dernier sommet de l’UA, comment percevez-vous la position européenne qui consiste à encourager l’installation de centres de migrants sur la rive sud ? 

C’est une manière de ne pas traiter le mal à sa source. Les Européens vont essayer d’arrêter des flux de millions de personnes avec des bateaux. Est-ce une solution ? Non. Moi je veux faire en sorte que les Africains viennent en Europe, mais en touristes ! S’ils bénéficient de bonnes infrastructures, de bonnes universités, de bonnes opportunités d’emploi, pourquoi voulez-vous que les Africains quittent leur famille et leur terre pour s’installer en Europe ?


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Mais quel est le thème principal du sommet de l’UA ? La migration. Et qui contribue à 80 % au financement de l’UA ? L’UE. Il est naturel que les Européens cherchent d’abord à défendre leurs intérêts. C’est crucial que les États africains payent leurs contributions à l’UA pour être les réels décideurs sur ce chapitre. Et ce n’est pas une question de manque de moyens : le continent souffre avant tout de la corruption.

Que peut apporter la présidence égyptienne au règlement de la question libyenne ?

La situation est très mauvaise. Il y a trop d’intérêts étrangers en jeu : ceux de la France, de l’Italie, etc. L’Union africaine doit travailler avec l’Union européenne au règlement de la crise. Nous sommes les premiers à être brûlés par le feu libyen. Résolvons donc le problème ensemble. L’Égypte soutient le maréchal Haftar parce qu’elle soutient celui qui remet de l’ordre, qui a une armée. Un pays sans armée ne peut survivre.

La crise avec le chef du gouvernement libyen Fayez al-Sarraj va se résoudre petit à petit. On les a vus ensemble en France, puis en Italie. Il faut qu’ils continuent, et ceux qui défendent en priorité leurs intérêts en Libye devront s’arrêter à un moment ou un autre. De notre côté, nous travaillons à créer des groupes d’amitiés entre parlementaires, afin de faire pression sur les présidents et les chefs de gouvernement. Cette diplomatie parallèle parlementaire peut aider à régler le problème libyen.

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