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Cet article est issu du dossier «Présidentielle au Sénégal : un « coup KO » réussi pour Macky Sall»

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Elections

Présidentielle au Sénégal : pourquoi l’opposition s’inquiète des ingérences de l’exécutif dans le processus électoral

Lors des élections de 2012 au Sénégal (archives). © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

Depuis plusieurs années, c'est le leitmotiv de l’opposition sénégalaise : le processus électoral manque de transparence et d'équité, et le scrutin risque d'être entaché de fraudes. Une accusation que les démentis successifs des autorités ne parviennent pas à dissiper.

L’élection qui se jouera dimanche 24 février est biaisée. C’est en tout cas ce que clame l’opposition sénégalaise, convaincue que le processus électoral n’a qu’un but : paver la route à une réélection de Macky Sall, candidat à sa propre succession. Outre les accusations de partialité à l’encontre de l’organisateur du scrutin, le ministre de l’Intérieur Aly Ngouille Ndiaye, les détracteurs du processus en cours dénoncent le flou supposé qui entoure le fichier électoral, remis tardivement aux candidats, ou les dysfonctionnements dans la distribution, encore inachevée, des cartes d’électeurs.

Les challengers du président sortant que sont Idrissa Seck (Rewmi), Ousmane Sonko (Pastef), Issa Sall (PUR) et Madické Niang (dissident du PDS) disent avoir le sentiment de ne pas concourir à armes égales. Et les dernières déclarations en date d’Abdoulaye Wade, l’ancien président sénégalais dont le fils Karim, en exil au Qatar, n’a pu présenter sa candidature, n’auront pas contribué à pacifier le climat de tension dans lequel se déroule la campagne. À quelques jours du vote, il a en effet appelé ses partisans à se rendre dans les bureaux de vote pour y « brûler la liste des électeurs »

L’opposition veut la tête d’Aly Ngouille Ndiaye

Le ministre de l'Intérieur Aly Ngouille Ndiaye, à Genève en 2014. © UNIDO, via Flickr, Creative Commons

Je ferai inscrire tous ceux qui veulent voter pour Macky Sall

« J’ai la ferme intention de travailler pour que le président Macky Sall gagne au premier tour de l’élection présidentielle du 24 février 2019. Pour cela, d’abord, je ferai inscrire tous ceux qui veulent voter pour Macky Sall. Je m’emploierai pour qu’ils récupèrent leur carte d’électeur et je les aiderai à aller voter pour Macky Sall. » Depuis cette sortie retentissante du ministre Aly Ngouille Ndiaye sur la chaîne de télévision sénégalaise 2STV, en février 2018, l’opposition n’en démord pas : “Le processus électoral n’est pas suffisamment sécurisé pour laisser un soldat déclaré de Macky Sall à sa tête”, proteste Issa Sall, le candidat du Parti pour l’unité et le rassemblement (PUR).

Car c’est bien un lieutenant du président sortant que l’opposition voit en Aly Ngouille Ndiaye. Rallié à Macky Sall à la veille de la présidentielle de 2012, il est d’abord nommé ministre de l’Énergie et des Mines avant de remplacer, en septembre 2017, Abdoulaye Daouda Diallo à l’Intérieur – celui-ci étant décrié par une partie de la classe politique suite à l’organisation des législatives, deux mois plus tôt, jugée partiale. L’opposition y voit le remplacement d’un affidé de Macky Sall par un autre, les deux hommes étant des cadres de l’Alliance pour la République (APR, au pouvoir).


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La cheffe de la Mission d’observation électorale de l’Union européenne au Sénégal, Elena Valenciano, a récemment tempéré cette critique récurrente. « Le ministre de l’Intérieur est responsable de l’organisation des élections dans beaucoup de pays du monde et cela ne veut pas dire que la neutralité n’est pas assurée », a-t-elle estimé. Pourtant l’opposition n’a eu d’appeler de ses vœux un nouveau Cheikh Gueye.

En quête d’un « nouveau Cheikh Gueye »

Des enveloppes de bulletins de vote jetées au sol dans un bureau de Dakar, lors du scrutin présidentiel de 2012 au Sénégal. © Archives Jeune Afrique

Dans l’imaginaire collectif, seule une personnalité non-encartée peut créer les conditions d’une élection transparente

En 2000, cet inspecteur général de l’État, qui n’est affilié à aucun parti politique, est nommé à la tête de la Direction générale des élections (DGE) par le président Abdou Diouf. Remportée par son éternel rival, Abdoulaye Wade, la présidentielle débouche sur la première alternance de l’histoire du pays. Douze ans plus tard, c’est à nouveau Cheikh Guèye qui supervisera le processus électoral, se substituant au ministre de l’Intérieur du régime Wade, Ousmane Ngom (membre du Parti démocratique sénégalais – PDS -, alors au pouvoir), à la tête de l’organisation de la présidentielle de 2012. Pour l’occasion, Abdoulaye Wade crée même un ministère des élections, qu’il confie au haut fonctionnaire. En mars 2012, le Sénégal vit sa deuxième alternance avec l’élection de Macky Sall.

La figure de Cheikh Guèye a ainsi fixé dans l’imaginaire collectif la croyance que seule une personnalité « non-encartée » peut créer les conditions d’une élection transparente. « En 2012, la statisfaction de cette revendication fut le fruit d’une longue bataille, qui avait été menée notamment par Macky Sall », se souvient, ironique, Malick Ndiaye, actuellement chargé de la communication d’Ousmane Sonko.

Fichier électoral et parrainages

des électeurs sénégalais dans un bureau de vote,n lors de la présidentielle de 2012 (archives). © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

Sur les vingt-sept postulants qui se sont lancés à l’aveugle dans la course aux signatures, vingt d’entre eux ont vu leurs parrainages recalés

Autre pomme de discorde, l’accès au fichier électoral, qui aura empoisonné les relations entre le pouvoir et l’opposition. Contraints de réunir chacun les signatures de quelque 53 000 électeurs avant la mi-décembre pour pouvoir concourir, les candidats ne pouvaient en effet avoir accès au fichier électoral qu’à partir de février.

« On nous a imposé une nouvelle loi sur les parrainages : cela aurait dû induire un changement législatif concernant la disponibilité du fichier électoral », fustige Issa Sall. Et d’ajouter : « Comment chercher des parrains si l’on ne peut pas vérifier qui est inscrit ou non sur le fichier électeur ? »

De fait, sur les vingt-sept postulants qui se sont lancés à l’aveugle dans la course aux signatures, vingt d’entre eux ont vu leurs parrainages recalés.


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Certains parmi eux soupçonnent Macky Sall d’avoir eu, lui, accès au fichier, via le ministère de l’Intérieur. Mais Aminata Touré, ex-Premier ministre et mandataire du chef de l’État en campagne, réfute cette insinuation : « Le Conseil constitutionnel a refusé 4 131 de nos parrains pour non-conformité. Nous sommes passés au tamis des parrainages dans les mêmes conditions que les autres. »

Autre incidence dénoncée par l’opposition, son incapacité à aiguiller ses sympathisants suite aux refontes successives de la carte et du fichier électoraux. « Nombre d’électeurs ont vu leur bureau de vote déplacé sans en être informé. Or il est essentiel que nos militants sachent où il doivent voter. Avec le fichier électoral entre les mains, nous aurions pu les orienter », indique le candidat du PUR.

Plus de 200 000 électeurs n’ont pas retiré leur carte

Un bureau de vote à Fatick, au Sénégal, en 2012 . © Gabriela Barnuevo/AP/SIPA

On ne sait pas où Abdoulaye Wade est allé chercher ces faux chiffres sur les cartes d’électeur

Lors des législatives de 2017 déjà – à l’issue desquelles sa formation avait obtenu trois sièges à l’Assemblée -, Issa Sall avait dénoncé « une mascarade ». En cause, le fait que 30 % des citoyens n’avaient pas eu accès aux urnes, faute d’avoir récupéré à temps leur carte d’électeur. La production et la distribution de celles-ci avaient en effet été affectées par divers dysfonctionnements.


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À dix jours du scrutin, selon le ministère de l’Intérieur, 212 990 cartes d’électeurs n’ont toujours pas été retirées, ce qui représente un peu plus de 3 % du corps électoral. « C’était bien pire en 2007, lorsque l’un de mes prédécesseurs préparait l’élection. On n’atteignait même pas 25 % de cartes électorales distribuées », tacle Aly Ngouille Ndiaye. Mais comme d’autres leaders de l’opposition, Issa Sall reste sceptique : « Les chiffres officiels ne m’engagent pas. C’est le terrain qui m’engage, et la majorité de ceux qui ont fait l’objet de la révision des listes n’ont pas encore reçu leur carte. »

Volontiers emphatique, l’ex-président Abdoulaye Wade, qui appelle à empêcher la tenue d’une élection qu’il estime « verrouillée » par Macky Sall, a lui-même fait dans la surenchère, déclarant que la rétention volontaire des cartes d’électeur pourrait porter sur « un million et demi » de cartes.

« La campagne électorale se déroule bien dans l’ensemble, on ne sait pas où Abdoulaye Wade est allé chercher ces faux chiffres sur les cartes d’électeurs », rétorque Aly Ngouille Ndiaye.

Là encore, la polémique n’est pas nouvelle. « À chaque scrutin ressurgissent ces discours sur le recul de la démocratie. C’est le lot des élections, mais on ne peut pas parler d’un recul démocratique au Sénégal, pays qui reste l’un des pays les plus stables de la région », tranche une source diplomatique occidentale, assurant que « la communauté internationale n’est pas inquiète ».

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