Société

À Paris, enquête sur le trafic du khat, la plante psychotrope prisée dans la Corne de l’Afrique

Un jeune somalien tente de vendre du khat ramassé dans une rue de son village. © Farah Abdi Warsameh/AP/SIPA

Illégal en France, le khat est commercialisé clandestinement dans les salons de thé parisiens du 18e arrondissement. Enquête auprès des dealers et des consommateurs de cette plante psychotrope, dont beaucoup sont originaires de Somalie, d'Éthiopie, ou de Djibouti, où elle fait souvent partie intégrante de leur quotidien.

La scène est ordinaire dans ce salon de thé de la Goutte d’Or, dans le 18e arrondissement de Paris. Jamal entre avec circonspection dans ce local qui semble fermé. À l’intérieur pourtant, une trentaine d’hommes originaires de la Corne de l’Afrique mâchent tranquillement du khat, chauffé par une tasse de thé à la menthe, les coins de leur bouche remplis par de petites feuilles vertes.

Le salon dans lequel Jamal se procure cette plante est seulement l’un des points de vente qui parsèment discrètement la capitale. Car en France, contrairement à plusieurs pays africains, cette plante est illégale. Le gouvernement français interdit ce produit stupéfiant aux effets euphorisants comparables à ceux des amphétamines. Pour éviter l’attention des autorités, la consommation et la vente se font de manière confidentielles. Jeune acheteur somalien, Jamal le sait bien. Il vient souvent dans ce café pour s’approvisionner. « J’en ai toujours mâché en Somalie, j’en ai besoin pour me concentrer, oublier mes problèmes et réfléchir », raconte-t-il à Jeune Afrique.

Un jeune kényan mâchant du khat à Nairobi. © SAYYID AZIM/AP/SIPA

Derrière le comptoir, Hamza échange des paquets en plastique contre des billets. « Une dose de 200 grammes coûte entre vingt et quarante euros », explique ce Djiboutien qui se présente comme le principal distributeur de khat dans ce coin de la capitale. « J’ai déjà été arrêté deux fois, soutient-il, mais dans mon pays c’est légal, c’est un élément de nos traditions et ça ne fait de mal à personne », proteste le dealer, les mains dans son portefeuille, en oubliant de préciser qu’une consommation excessive peut entraîner des troubles psychiques.


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Course contre la montre

Hamza est un vieux loup du trafic. Rompu à l’exercice d’éviter les contrôles, il explique ses techniques pour transporter et camoufler la marchandise. « Je fais partir mes stocks de khat de l’Éthiopie et du Kenya par voie aérienne. De petites doses pour tester la filière d’abord. Puis je les augmente au fur et à mesure. Je ne fais jamais transporter de grosses quantités », révèle l’intermédiaire, qui se sert surtout du transport par voie postale, jugée « moins risquée car moins traçable et plus à l’abri des contrôles des autorités ».

Deux amis s'apprêtent à consommer du khat, assis sur un trottoir d'une rue de Djibouti. © Vincent Fournier/Jeune Afrique

Chaque envoi est un pari, c’est un peu comme jouer au chat et à la souris

Ces feuilles au goût amer ont une durée de vie limitée, leur principe actif s’affaiblissant après trois ou quatre jours de récolte. La rapidité du transport est un facteur clé pour la réussite du trafic. « Il faut faire vite pour avoir de la bonne marchandise. Si le stock arrive trop tard, la feuille sèche et perd sa qualité. Pour ralentir ce processus, les feuilles sont enveloppées dans des peaux de banane. Ou bien on fait sécher les feuilles dès le départ », explique-t-il. Une fois à l’abri, il ne cache jamais tout son stock au même endroit. « Je le distribue petit à petit à mes clients », révèle-t-il.

Hamza défie systématiquement l’habileté des services douaniers français. « Chaque envoi est un pari, c’est un peu comme jouer au chat et à la souris », rigole-t-il. Et pour cause. Malgré les contrôles des services douaniers, il n’est jamais à court du produit.

En provenant de l’Éthiopie, de Djibouti ou de la Somalie

« Contrairement à ce qui se passe pour d’autres drogues telles que la cocaïne, le trafic de khat se caractérise par de petits envois. On saisit très difficilement de grandes quantités », explique Florent Nourian, directeur de la Direction générale des douanes et des droits indirects (DGDDI). Les autorités françaises saisissent majoritairement des colis postaux non attribués transitant par l’aéroport de Roissy, en provenance de l’Éthiopie et Djibouti.

Vente de khat dans une rue de Djibouti. © Vincent Fournier/Jeune Afrique

Le trafic de khat commence à être remarqué en 2013, lorsque les douanes en confisquent 48,9 tonnes. Jusqu’alors, la majorité du khat atterrissait dans les aéroports d’Amsterdam et de Londres, où la consommation était légale. Mais lorsqu’au Royaume-Uni et aux Pays-Bas les mailles de la législation sont serrées en 2013, les trafiquants trouvent d’autres trajectoires pour leur commerce. « J’ai moi aussi adapté mon trafic aux changements », se souvient Hamza.

Ces quantités ne sont pas toutes destinées à la consommation sur le sol français, car l’Hexagone est surtout un point de transit. Les colis passent par Paris avant d’être transférés par voie aérienne dans d’autres pays de l’Union européenne (UE). « Une bonne partie des frets postaux que nous interceptons à Paris est à destination des Pays-Bas, de la Scandinavie ou encore de la Suisse et de la Belgique », explique Florent Nourian. Mais pas seulement. Car l’Office des nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) repère une trajectoire qui s’étend jusqu’aux États-Unis. Le khat possède désormais une « présence établie » dans le marché international des stupéfiants.

Depuis 2013, année où les saisies ont été extraordinaires, les chiffres se sont stabilisés tout en restant importants. Après le cannabis et la cocaïne, le khat reste le troisième stupéfiant le plus saisi, avec 7,2 tonnes en 2017 « et une tendance à la hausse en 2018 », révèle encore le directeur des douanes.

Des femmes somaliennes portent des paquets de khat dans la ville côtière somalienne de Kismayo. © NASTEEX FAARAX/AP/SIPA

En Éthiopie, à Djibouti et en Somalie, il est plutôt un catalyseur de rapports sociaux

Un véritable commerce dans les pays de la Corne de l’Afrique

Dans un autre salon de thé du 18e arrondissement, à seulement quelques pâtés de maisons du café de Hamza, le trafic bat son plein. Ici, Nebiyu a ses habitudes. Le jeune éthiopien coupe la dense nappe de fumée, s’assoit parmi la vingtaine de clients dans cet après-midi parisien froid et immerge son sachet de thé dans l’eau chaude. La vapeur se fond dans les bouffées de cigarettes. « J’en consomme environ deux à quatre kilos par mois. Chez moi l’après-midi ou bien pendant des fêtes avec mes amis. On s’assoit tous autour d’un repas et on en mâche », admet cet usager endurci qui y consacre une partie importante de son budget.

Le khat n’est pas toujours considéré comme une drogue dans les pays de production. « En Éthiopie, à Djibouti et en Somalie, il est plutôt un catalyseur de rapports sociaux, il a une fonction thérapeutique », éclaircit Ephrem Tesema, sociologue expert de khat de l’Université de Addis-Abeba, en Éthiopie. Dans ces pays, « une structure économique à part entière s’est développée autour du commerce de cette plante. C’est un moyen de générer des revenus pour les paysans des zones profondes de l’Éthiopie », selon Till Förster, anthropologue de l’Université de Bâle, en Suisse.

La consommation de khat est la prérogative des diasporas de la Corne de l’Afrique

Mais en Europe, la perception est différente. « La consommation de khat est la prérogative des diasporas de la Corne de l’Afrique. C’est un usage discret, on ne le voit pas dans l’espace public », nuance Julie-Émilie Adès de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT). Cependant, cet usage communautaire commence à s’élargir à d’autres cercles sur le territoire français. « Dans des milieux festifs urbains certains font usage de khat, en le mélangeant à d’autres stimulants ou d’autres drogues afin de booster leurs capacités sexuelles. Cela peut devenir un problème sanitaire car il entraîne une dépendance », révèle Jean-Charles Dupuy, vice-président de l’association SOS addictions.

Le khat est parfois utilise comme stimulant sexuel, comme ici dans le village de Galkayo, en Somalie, soumis en 2012 par les pirates. © Farah Abdi Warsameh/AP/SIPA

« Mes cauchemars prenaient forme »

Rasha le sait bien. Cette étudiante soudanaise a consommé régulièrement du khat pendant deux ans. « C’était terrible, mes cauchemars prenaient forme devant moi », raconte l’étudiante soudanaise qui vient souvent discuter avec ses amis dans les cafés du 18e arrondissement parisien. Comportements agressifs, paranoïa, états psychotiques, hallucinations… Rasha décrit aujourd’hui ce qu’elle n’hésite pas à définir comme « l’emprise du khat ». Elle a testé la plante pour la première fois ici, dans ce petit café. « J’ai arrêté, mais je ne suis pas moraliste. Je ne blâme pas ceux qui l’utilisent. Le khat peut aussi être très agréable », explique-t-elle.

La plante est considérée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) comme une substance psychoactive entraînant une dépendance. Certains psychiatres ayant travaillé sur ses effets, reconnaissent qu’une consommation régulière peut provoquer de graves problèmes de santé mentale. Les feuilles de khat contiennent des substances telles que la cathinone et la cathine, deux principes actifs dont la structure chimique ressemble à celle de l’amphétamine, stimulant connu pour ses effets ravageurs et plus puissants.

« Il engendre des sensations d’invulnérabilité. On se sent fort et excité. Mais après quelques heures, on observe aussi l’effet inverse. On tombe dans un état dépressif et d’anxiété », explique le docteur Michael Odenwald, expert des effets de cette plante et psychologue de l’Université de Constance, en Allemagne. De grandes quantités de khat sont nécessaires pour remarquer tel effet. « Les usagers aguerris le mâchent pendant des heures, parfois une journée entière sans dormir », poursuit-il.

Dans ce salon de thé de la Goutte d’Or, le temps passe au rythme de la lente mastication des feuilles. Asrat, jeune éthiopien, donne vingt euros à Hamza, qui lui rend son petit sachet de feuilles sèches. « Nous préférons la marchandise fraîche, mais en ce moment on n’a pas trop le choix », rigolent-ils. La joue d’Asrat est pleine à craquer. Cela fait 24 heures qu’il mâche.

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