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Économie

Présidentielle au Nigeria : surenchère entre Buhari et Abubakar dans la bataille contre la corruption

Muhammadu Buhari, à gauche, et Atiku Abubakar, à Lagos, en octobre 2014. © Sunday Alamba/AP/SIPA

La lutte contre la corruption est au cœur du débat de la présidentielle du 16 février prochain. L’actuel président Muhammadu Buhari s’y était engagé sans remporter de larges victoires. S'il promet de renouveler la bataille, son principal challenger Atiku Abubakar a annoncé qu’il ferait mieux.

Sur le champ de bataille contre la corruption au Nigeria s’affrontent deux septuagénaires au style de vie opposé : Muhammadu Buhari, le président actuel, 76 ans, connu pour sa sobriété et son intégrité et Atiku Abubakar, le candidat de l’opposition âgé de 72 ans, ancien vice-président, l’un des plus riches du pays et réputé pour son goût du lucre. Et chacun des deux candidats à la l’élection présidentielle du 16 février prochain tente de faire mieux que son concurrent sur cette thématique.


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Le premier est crédité d’une expérience de « casseur de fonctionnaires véreux », dont des milliers d’entre eux avaient été emprisonnés sous son règne lorsqu’il dirigeait la junte militaire entre 1984 et 1985. Le second, lui, est souvent qualifié comme étant l’un des hommes les plus corrompus du pays, sans qu’aucune preuve contre lui n’ait été établie en justice malgré le nombre d’affaires le mettant en cause.

Abubakar promet l’amnistie aux personnes suspectées de corruption

Et c’est avec beaucoup de sérénité que le candidat du Peoples Democratic Party (PDP) clame son innocence : « Je mets au défi toute personne, à n’importe quel moment, d’apporter une quelconque preuve de corruption contre ma personne », a-t-il déclaré fin janvier en visite à Washington. Avant d’ajouter avec hardiesse : « Je vais surprendre tout le monde en combattant la corruption mieux que jamais ».

Atiku Abubakar, candidat à la présidentielle de février 2019 au Nigeria, ici en 2011. © Sunday Alamba/AP/SIPA

Pour lui, les « milliards de dollars cachés à l’étranger » serviraient mieux le pays que leur emprisonnement

Pour ceux qui s’inquiètent des possibles conflits d’intérêts entre son immense empire (télécommunications, transports, immobilier, agriculture, import/export, etc.) et la gestion des affaires publiques, il a promis de se retirer de ses sociétés dès qu’il sera élu.


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Le 30 janvier dernier, il a annoncé une « amnistie » à toutes les personnes suspectées de corruption à condition qu’elles acceptent de retourner l’argent public détourné. Pour lui, les « milliards de dollars cachés à l’étranger » serviraient mieux le pays que leur emprisonnement.

La promesse fait sourire une bonne partie des Nigérians, à l’instar de Sunday Ayodele, un cadre du All Progressives Congress (APC, pouvoir). « Pour cette amnistie, c’est la seule chose dont je le crois capable car lui-même en a besoin pour se sortir des nombreuses affaires de corruption qu’il traîne », fait-il observer, en rappelant opportunément le titre de « champion africain de lutte contre la corruption » décerné à Muhammadu Buhari en janvier 2018 par ses pairs de l’Union africaine (UA), qui l’avaient chargé de ce chantier sur le thème : « gagner la bataille contre la corruption : une voie durable vers la transformation de l’Afrique ».

Les affiches de la campagne du président nigérian Muhammadu Buhari, et d'Atiku Abubakar, dans une rue de Lagos, au Nigeria. © Sunday Alamba/AP/SIPA

Buhari, des mesures positives…

En quatre ans de pouvoir, le président Buhari, dont le bilan contre la corruption peine à convaincre ses compatriotes, a néanmoins engagé la lutte à travers quelques actions majeures : il avait déclaré son patrimoine et obligé ses fidèles à le faire ; il avait limogé l’ensemble du conseil d’administration de la NNPC, la compagnie pétrolière nationale, machine à sous des gouvernements successifs et promu un nouveau patron, Emmanuel Ibe Kachikwu. Des procédures judiciaires ont été lancées contre de nombreuses personnes et d’importants biens et fonds saisis.

En novembre 2018, Ibrahim Magu a annoncé la saisie de l’équivalent de 2,3 milliards de dollars

« En 2016, le gouvernement a rapatrié plus de 9 milliards de dollars américains parmi les fonds de corruption transférés à l’étranger », rapporte Sunday Ayodele. En novembre 2018, le directeur de la Commission des crimes économiques et financiers (EFCC), Ibrahim Magu, a annoncé la saisie de l’équivalent de 2,3 milliards de dollars sans compter des maisons, des bijoux, des voitures, etc.


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Les Nigérians saluent également dans l’action de Buhari contre la corruption deux réformes majeures : la mise en place d’un compte unique du Trésor pour centraliser toutes les recettes publiques, et un système biométrique d’identification pour mieux tracer les clients et les transferts de fonds (Bank verification number).

Le président nigérian Muhammadu Buhari lors d'une manifestation à Lagos, au Nigeria, le 9 février 2019. © Sunday Alamba/AP/SIPA

…mais un faible indice de la corruption

Le 5 février dernier, alors qu’il était en campagne à Ekiti (sud-ouest), il a lui-même reconnu avoir eu des difficultés à lutter contre la corruption dans un pays où le versement de pots-de-vin à des fonctionnaires nigérians équivaut à 12 % du salaire annuel moyen et à 4,6 milliards de dollars (environ 4 milliards d’euros) en 2017, selon une étude des Nations unies.


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Les contempteurs de l’engagement du président sont tout aussi nombreux : l’universitaire Matt Obiogun lui reproche par exemple de s’être trop concentré sur les « gros poissons » en oubliant que « la corruption est systémique » et que « les petits fonctionnaires font autant mal au pays que les gros bonnets ». Pour John Adeosun, proche du Peoples Democratic Party (PDP), « la plupart des procédures engagées ne respectent pas vraiment la loi et la lutte a servi de prétexte pour s’obstiner contre les membres de l’opposition ».

Avec un score de 27, l’Indice de perception de la corruption du Nigeria, établi par Transparency International en 2019, fait partie des plus faibles en Afrique et resté inchangé depuis 2017. L’ONG internationale de lutte contre la corruption salue les « mesures positives » prises par le président Buhari, même si « ces efforts n’ont clairement pas encore donné les résultats souhaités ».

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