Diplomatie

Côte d’Ivoire : 3e mandat, réforme de la CEI… Quand les États-Unis donnent leur avis sur la politique ivoirienne

David Dale, sous-secrétaire d’État américain aux affaires politiques (3e en partant de la g.), lors d'une rencontre avec Daniel Kablan Duncan, vice-président ivoirien, à Abidjan, lundi 11 février 2019. © DR / Ambassade des États-Unis à Abidjan

Le sous-secrétaire d’État américain aux affaires politiques, David Hale, a créé la polémique, lundi à Abidjan, en émettant des doutes sur la pertinence d’un éventuel troisième mandat d’Alassane Ouattara. Des propos qui interviennent alors que la diplomatie américaine, sur la réserve depuis la crise post-électorale, réinvestit de plus en plus le volet politique.

Le lieu choisi pour la déclaration est symbolique : l’École nationale d’administration (ENA), fleuron de la formation de l’élite intellectuelle ivoirienne. Abordant l’éventualité d’un troisième mandat d’Alassane Ouattara, David Hale a déclaré¹ : « Je sais que le président Ouattara a fait une déclaration – je crois en août – dans laquelle il a appelé à une transition du leadership vers une nouvelle génération, et je pense que c’est une déclaration louable ».


>>> À LIRE – Côte d’Ivoire : Alassane Ouattara dira en 2020 s’il brigue un troisième mandat


David Hale nuance son propos après la polémique

Une autre version, issue d’une erreur de traduction, selon l’ambassade américaine, a largement alimenté la polémique sur les réseaux sociaux et les médias en ligne ivoiriens. Selon cette première version David Hale s’était vu attribuer les propos suivants, à propos d’une éventuelle candidature à un troisième mandat : « Ce n’est pas une bonne décision, le président lui-même a dit en août 2015 qu’il ne se présentera pas. »

Cette phrase, reprise par la presse en ligne, ont également été abondamment relayés sur les réseaux sociaux, où ils ont provoqué un torrent de réactions mettant deux camps face à face. D’un côté, les pourfendeurs d’un troisième mandat d’Alassane Ouattara ont accusé l’éventuelle candidature du président sortant d’être « anti-constitutionnelle ». De l’autre, ceux qui dénoncent une « ingérence américaine intolérable ».

Conscient de la sensibilité du sujet, le service de la communication de l’ambassade a rapidement réagi, en envoyant aux médias une note d’information présentée comme la retranscription exacte des propos de l’émissaire du président Donald Trump. « Ce n’est pas une décision américaine. C’est au peuple ivoirien de faire ces choix, mais je dirai quelques mots. Je sais que le président Ouattara a fait une déclaration – je crois en août – dans laquelle il a appelé à une transition du leadership vers une nouvelle génération, et je pense que c’est une déclaration louable », lit-on dans cette note.


>>> À LIRE – Côte d’Ivoire : comment le discours d’Alassane Ouattara sur le 3e mandat a évolué


Mais si les propos sont effectivement plus nuancés dans la retranscription délivrée par les services de l’ambassade américaine que dans celle publiée dans les médias ivoiriens, les propos du sous-secrétaire d’État américain aux affaires politiques renvoient à la même idée : l’opposition déclarée à un troisième mandat de Ouattara.

Changement de stratégie américaine

Et ils interviennent alors même que les relations diplomatiques entre Washington et Abidjan ont été marquées par un changement de stratégie, du côté américain. À la suite de la crise postélectorale qui a fait rage entre décembre 2010 et mai 2011, les États-Unis ont en effet quelque peu délaissé le volet politique de leur diplomatie, au profit du volet économique, notamment au travers du Millenium Challenge Corporation (MCC). Ce dernier a ainsi approuvé le 27 septembre 2017 un compact (programme de financement pluriannuel) de 524 millions de dollars en faveur du pays².


>>> À LIRE – États-Unis : Trump change de cap en Afrique pour contrer les « pratiques prédatrices » de la Russie et de la Chine


En décembre 2018, la Côte d’Ivoire a par ailleurs été intégrée aux cinq pays d’Afrique de l’Ouest éligibles à des « accords concomitants » dans le cadre des programmes d’investissements menés en complémentarité de l’African Growth and Opportunity Act (Agoa), offrant un accès préférentiel au marché américain à une quarantaine de pays africains.

Mais si le volet économique est resté vivace, le volet politique de la diplomatie américaine est resté en retrait. Depuis le départ de l’ambassadeur Terence McCulley, en août 2016, la chancellerie américaine en Côte d’Ivoire était dirigée par des chargés d’affaires : Andrew Haviland, jusqu’en 2017, puis Katherine Brucke.

Richard Keith Bell, nouvel ambassadeur

Il a fallu attendre novembre 2018 pour qu’un nouvel ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire soit envoyé à Abidjan. Richard Keith Bell a été accrédité par le gouvernement ivoirien, mais cet ancien chargé d’affaires de l’ambassade des États-Unis à N’Djamena, au Tchad, n’a pour l’heure pas encore présenté ses lettres de créances au président Alassane Ouattara³.

Si David Hale n’a pas rencontré le président ivoirien, celui-ci étant à Addis-Abeba pour le 32e sommet de l’UA, le sous-secrétaire d’État américain aux affaires politiques s’est cependant entretenu avec le vice-président Daniel Kablan Duncan. Ils ont notamment abordé ensemble la question de la réforme de la Commission électorale indépendante (CEI).


>>> À LIRE – Côte d’Ivoire : la réforme de la Commission électorale sur les rails


Alors que le président Ouattara s’est déclaré en faveur d’une recomposition du bureau de la Commission, l’opposition et la société civile souhaite sa recomposition en profondeur, incluant une refonte de la loi électorale.

Une réforme « absolument essentielle », selon David Hale. « Si la Commission électorale elle-même n’est pas perçue comme juste, en dehors du contrôle de toute faction en course dans les élections ; si la Commission semble être influencée par le pouvoir, tout le processus manquera de crédibilité et dans ce cas, pourquoi avoir des élections ? Qui d’autre qu’une Commission indépendante peut garantir la crédibilité des élections ? », a-t-il ajouté.

« Promouvoir un dialogue politique inclusif »

Plusieurs organisations de la société civile ayant mené des missions d’observation des élections locales du 13 octobre 2018, ont été soutenues par l’ambassade des États-Unis.

Katherine Brucker, la chargée d’affaires américaine, a même été contactée directement par Henri Konan Bédié  – en même temps que Josephine Gauld, l’ambassadrice de Grande-Bretagne, ou encore Gilles Huberson, l’ambassadeur de France – au plus fort du duel que se sont livrés Jacques Ehouo et Fabrice Sawegnon pour remporter la mairie du Plateau, à Abidjan. Le maire élu, l’opposant Jacques Ehouo, poursuivi en janvier 2019 pour des faits de « détournements de fonds » présumés, n’a toujours pas été installé.


>>> À LIRE – Côte d’Ivoire : une ONG dénonce des violations des droits de l’homme à l’approche de la présidentielle


L’antenne ivoirienne du National democratic institute (NDI), un think-tank américain proche des démocrates – la présidente de son Conseil d’administration n’est autre Madeleine K. Albright, qui fut Secrétaire d’État américaine sous Bill Clinton -, a lancé début février un « Programme transition et inclusion politiques », soutenu par l’ambassade américaine et l’USAID. Parmi les missions que s’est donné ce programme, doté de 5 milliards de F CFA : « Promouvoir un dialogue politique inclusif ».


(1) Une première version de cet article ne prenait pas en compte la mise au point de l’ambassade américaine à Abidjan, qui affirme que les propos de David Hale ont été mal traduits lors de la conférence de lundi. 

(2) Dans son courrier adressé à Jeune Afrique, l’ambassade américaine a également souhaité apporté des précisions sur ce point : « Bien qu’il s’agisse fondamentalement d’une initiative économique, le programme Compact du Millennium Challenge Corporation (MCC) et la sélection des pays bénéficiaires reposent essentiellement sur les principes de démocratie et de bonne gouvernance.  Le MCC a été créé en 2004 comme un nouveau modèle d’aide au développement axé sur la réduction de la pauvreté par la croissance économique.  Les subventions sont accordées aux pays qui respectent des normes rigoureuses en matière de bonne gouvernance, allant de la lutte contre la corruption au respect des droits démocratiques, ainsi indiquées sur la fiche d’évaluation du MCC. Cette fiche d’évaluation est régulièrement mise à jour pour refléter les changements intervenus dans l’environnement politique d’un pays et peuvent avoir des incidences sur la suite d’une subvention. En décembre 2018, la Côte d’Ivoire a obtenu 14 indicateurs sur 20, faisant de ce pays l’un des plus performants de la région. »

(3) Une autre précision qu’a souhaité apporter l’ambassade américaine porte sur la procédure qui conduit à la nomination d’un ambassadeur américain : « Richard Keith Bell a été nommé comme ambassadeur des Etats-Unis en Côte d’Ivoire par le Président Trump en novembre 2018.  Il est actuellement soumis au processus de confirmation et doit être approuvé par le Sénat avant de servir à Abidjan comme le représentant du Président. En attendant d’obtenir l’approbation du Sénat des Etats-Unis, M. Bell n’est pas autorisé à présenter ses lettres de créances au Président Ouattara. Ce processus peut prendre des mois. Tous les officiels nommés au poste d’ambassadeur doivent se soumettre à cette procédure. »

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte