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Cet article est issu du dossier «Union africaine : les enjeux du 32e sommet des chefs d'État»

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Diplomatie

RDC : les coulisses de la revanche de Félix Tshisekedi sur la communauté internationale

Félix Tshisekedi, brandissant la Constitution de la RDC lors de son investiture, le 25 janvier 2019 à Kinshasa.

Félix Tshisekedi, brandissant la Constitution de la RDC lors de son investiture, le 25 janvier 2019 à Kinshasa. © Jerome Delay/AP/SIPA

Guterres, Kagame, Ramaphosa, Mogherini… Pendant son séjour à Addis-Abeba, le nouveau président congolais a enchaîné les rencontres bilatérales avec ceux qui doutaient de la transparence de son élection. De quoi amplement le rassurer : sa victoire ne devrait plus être contestée par la communauté internationale.

C’est l’histoire d’une revanche. Au siège de l’Union africaine (UA), le 17 janvier dernier à Addis-Abeba, neuf chefs d’État du continent s’étaient mis d’accord pour exprimer de « sérieux doutes » sur la transparence de l’élection de Félix Tshisekedi à la tête de la RDC.

Trois semaines et une investiture plus tard, le nouveau président de la RDC arrivait dans la capitale éthiopienne, à l’occasion du 32e sommet de l’UA organisé du 10 au 11 février, bien décidé à obtenir un blanc-seing de ses pairs.

Martin Fayulu a bien tenté de savonner la planche du président congolais Félix Tshisekedi. Dans un courrier daté du 8 février et adressé aux chefs d’État et de gouvernement de l’UA, le candidat malheureux de la présidentielle du 30 décembre, désigné largement vainqueur par les décomptes des observateurs de l’Église catholique, leur suggérait « la création d’un comité spécial de l’Union africaine pour la vérification de la vérité des urnes en République démocratique du Congo » ou « de refaire l’élection dans un délai de six mois ».

Les chefs d’État et de gouvernement, réunis en sommet à Addis-Abeba, n’en ont rien fait.

Rencontre avec Ouattara, Sissi, Ramaphosa…

Tout au contraire, certains pairs du nouveau président congolais se sont précipités pour le rencontrer. Félix Tshisekedi a à peine eu le temps de prendre possession de sa suite de l’hôtel Hilton, après son arrivée en jet le samedi 9 février, qu’il devait repartir pour l’hôtel Sheraton où le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi avait demandé à le recevoir. Le président égyptien, qui s’apprêtait à prendre la présidence tournante de l’Union africaine, n’a pas fait mystère de ses priorités : pour lui, l’objectif principal de cette rencontre était de sécuriser les sources des eaux du Nil, considéré comme un enjeu vital au Caire, selon un témoin des échanges.

Félix Tshisekedi lui a donné des assurances et a même fait une suggestion : le développement du barrage d’Inga, sur le fleuve Congo, pourrait être une alternative aux barrages éthiopiens en construction sur le Nil bleu, qui inquiètent tant les Égyptiens.

Le président congolais a enchaîné avec un tête-à-tête avec le président namibien Hage Geingob, président en exercice de la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC), dont la réserve, pendant le processus électoral, lui a été des plus favorables. Il a enchaîné avec la réunion des chefs d’État de cet organisme sous-régional, où il a notamment rejoint le Sud-Africain Cyril Ramaphosa et le Zimbabwéen Emmerson Mnangagwa. Parmi les absents de cette réunion : l’Angolais João Lourenço, qui fut l’un des plus critiques du processus électoral et l’un des grands absents de ce 32e sommet de l’UA. La délégation congolaise n’y a pas vu qu’une simple coïncidence.

Félix Tshisekedi a été reçu par Alassane Ouattara, auquel il a notamment demandé d’intervenir pour calmer la diplomatie française

Tard dans la nuit addissoise, Félix Tshisekedi a ensuite été reçu par son homologue ivoirien Alassane Ouattara. Il lui a notamment demandé d’intervenir pour calmer la diplomatie française, comme il l’avait fait à Brazzaville auprès de Denis Sassou Nguesso quelques jours plus tôt. Les différentes sorties du ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, ont, en effet, été peu appréciées à Kinshasa.

Élu deuxième vice-président de l’UA

Le lendemain, Félix Tshisekedi a débuté la journée aux aurores par un entretien avec le secrétaire général de l’ONU António Guterres, qui devait quitter Addis-Abeba le soir même. Le président congolais lui a notamment demandé un redéploiement des forces de la Mission de l’ONU en RDC (Monusco) vers l’est du pays et le recrutement de troupes plus adaptées à une guerre asymétrique.

Puis, ce fut l’entrée dans l’arène du siège de l’UA. Lors du huis clos des chefs d’État, le nouveau bureau de l’UA, négocié avant le sommet, a été élu par acclamation. Félix Tshisekedi y hérite alors du poste de deuxième vice-président, qui devait revenir à l’Afrique centrale. La revanche parait alors totale.

Nous faisions du lobbying pour ce poste depuis trois mois

« Nous faisions du lobbying pour ce poste depuis trois mois », assure Barnabé Kikaya Bin Karubi, le conseiller diplomatique de Joseph Kabila, qui assure l’intérim auprès de Félix Tshisekedi jusqu’à ce qu’un nouveau cabinet présidentiel soit nommé.

Dans ce bureau, Félix Tshisekedi côtoie notamment le Sud-Africain Cyril Ramaphosa, premier vice-président. Et comme le Sud-Africain a désigné le prochain président en exercice pour 2020 au cours du même huis clos, la délégation congolaise veut y voir un signe que Félix Tshisekedi sera le suivant à prendre la tête de l’organisation continentale. Il n’y a, en réalité, rien d’automatique : la Libye était première vice-présidente dans le bureau précédent sans pour autant avoir rien obtenu. Il est en revanche exact que le successeur de Ramaphosa viendra d’Afrique centrale. Et l’on comprend que Félix Tshisekedi est déjà sur les rangs.

Explications avec Kagame, Déby Itno et Lungu

Cette matinée fut l’occasion pour lui de prendre la parole devant ses pairs en public. Les cinq minutes allouées n’ont pu lui permettre d’aller au bout de son discours, au cours duquel il avait prévu de remercier particulièrement ses homologues d’Égypte, du Kenya et d’Afrique du Sud. Dans la coulisse, il a toutefois pu s’expliquer en tête-à-tête avec quelques-uns de ceux qui furent les plus virulents contre le processus électoral congolais. Il a en effet vu le Zambien Edgar Lungu, le Rwandais Paul Kagame, ou encore le Tchadien Idriss Déby Itno.


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Vers le retour de l’ambassadeur de l’UE à Kinshasa

Dans l’après-midi, il avait rendez-vous avec une autre organisation dont il pouvait douter du soutien : l’Union européenne (UE), représentée par sa représentante pour les Affaires étrangères, l’Italienne Federica Mogherini, et accompagnée par son directeur Afrique, le Belge Koen Vervaeke, à l’hôtel Hilton.

« Mogherini a dit que la communauté internationale attendait des “signaux” », explique Kikaya Bin Karubi, témoin de la scène. Tshisekedi a répondu : « quel genre de signaux ? Nous n’allons pas mener de chasse aux sorcières contre nos prédécesseurs. Nous allons avoir un gouvernement de coalition, nous devons travailler en bonne intelligence. Il y aura des membres de cette famille politique dans le gouvernement, à condition qu’ils n’aient rien à se reprocher. Mais nous veillerons à ce que la justice fasse son travail ».

Si les règles diplomatiques ne l’interdisent pas, Ouvry reviendra à Kinshasa

Le président congolais a par ailleurs rappelé son tweet du 28 décembre, dans lequel il s’était engagé à rappeler l’ambassadeur de l’UE Bart Ouvry, expulsé par le gouvernement Kabila. « Si les règles diplomatiques ne l’interdisent pas, Ouvry reviendra à Kinshasa », s’est engagé le président congolais, selon Kikaya Bin Karubi.

Fatigué, le président a ensuite annulé sa rencontre avec la communauté congolaise, qui se massait déjà dans le hall du Hilton.

« Ramaphosa est le parrain de l’accord entre Kabila et Tshisekedi »

Après être allé au petit-déjeuner organisé par son ami, le président kényan Uhuru Kenyatta (unique chef d’État étranger présent pour son investiture à Kinshasa), Félix Tshisekedi a rendu visite à Teodoro Obiang Nguema, à l’ambassade de Guinée équatoriale à Addis-Abeba, avant de retourner au siège de l’UA pour la deuxième journée du sommet.

Autre satisfaction de la journée, sa rencontre avec le Sud-Africain Cyril Ramphosa, dans l’après-midi. « Ramaphosa est le parrain de l’accord entre Kabila et Tshisekedi », lâche, énigmatique, un membre de la délégation congolaise. Dans la délégation sud-africaine, on explique les choses un peu différemment : pour Pretoria, dans cette élection, l’impératif de stabilité de la RDC était simplement plus important que celui de transparence.

Félix Tshisekedi doit repartir pour Kinshasa mardi 12 février. Avec, on l’imagine sans peine, une grande satisfaction.

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