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Cet article est issu du dossier «Union africaine : les enjeux du 32e sommet des chefs d'État»

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Santé

Peter Sands : « Les pays africains doivent investir plus dans leur système de santé »

Peter Sands, directeur exécutif du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, en janvier 2019 à Paris. © Benoit Tessier/AP/SIPA

En marge du 32e sommet de l'Union africaine à Addis-Abeba, Paul Kagame a salué l’action du Global Fund, l’un des principaux organismes mondiaux engagés dans la lutte contre le VIH, le paludisme et la tuberculose en Afrique. Son directeur, Peter Sands, explique à JA les principaux défis auxquels est confrontée l'Afrique dans la lutte contre ces fléaux.

Ancien PDG de la banque Standard Chartered pendant neuf ans – une durée inhabituelle dans le milieu de la finance – , Peter Sands se consacre depuis près d’un an à la levée de fonds pour le Fonds mondial de lutte contre le Sida, la tuberculose et le paludisme.

En 2010, en pleine crise financière, il fait sensation en s’opposant au renflouement des banques « too big to fail » (« trop importante pour chuter ») par les gouvernements. S’il continue à jongler avec les milliards, ce n’est plus au service du compte en banque de ses clients, mais dans le but de faire reculer trois des maladies qui font le plus de ravages sur le continent.

Jeune Afrique : Vous avez pris vos fonctions de directeur du Fonds il y a près d’un an. Quel bilan tirez-vous de cette année ?

Peter Sands : L’année dernière, nous avons investi plus de 4 milliards de dollars dans le combat contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Près de 80 % de cette somme ont été injectés en Afrique. Nous continuons à progresser dans la réduction des morts liées à ces maladies. Cette année, nous poursuivons ce travail, et nous allons lever des fonds pour les deux prochaines années. Nous devons renflouer le Global Fund tous les trois ans.

Pourquoi les pays africains restent-ils si dépendants de cette aide extérieure ?

Lors du dernier plan de renflouement, 12 États africains ont tout de même apporté leur contribution au Fonds. Bien sûr, la plupart des pays du continent sont uniquement destinataires de l’aide. Nous cherchons à convaincre nos partenaires africains d’augmenter les sommes qu’ils investissent eux-mêmes dans leur propre système de santé. De ce point de vue, la réunion qui s’est tenue lors du sommet de l’UA était importante. J’ai eu beaucoup de conversations sur les bénéfices à tirer des investissements dans la santé, mais aussi sur ce qu’il était nécessaire de mettre en œuvre pour y parvenir.

Quels sont les principaux obstacles à la mise en place de systèmes de santé efficaces en Afrique ?

Certains pays considèrent la santé comme une moindre priorité par rapport à la construction d’infrastructures ou la défense nationale. Mais la réunion lors du sommet a démontré que de plus en plus de leaders africains reconnaissent que les dépenses en matière de santé offrent un formidable retour sur investissement. C’est la condition préalable à une économie qui fonctionne. C’est très simple en fait : si les gens sont malades, ils ne peuvent pas travailler ; si les enfants sont malades, ils ne peuvent pas aller à l’école, etc. Il s’agit d’investir dans les populations finalement.

Le deuxième aspect du problème, c’est que la santé publique nécessite de la dépense publique, et celle-ci implique une politique fiscale

Le deuxième aspect de ce problème, c’est que la santé publique nécessite de la dépense publique, et celle-ci implique une politique fiscale. Or, la plupart des pays africains lèvent relativement peu d’impôts par rapport à la moyenne mondiale. Mais c’est un passage obligé pour améliorer la santé des populations.

Le nombre de cas de paludisme a augmenté en 2017 dans le monde. Comment l’expliquer ?

93 % des cas de malaria se trouvent sur le continent africain. Certains pays ont fait des progrès significatifs dans l’élimination de la maladie. Le défi est de faire en sorte qu’ils ne se relâchent pas dans cette lutte. Quand le nombre de cas chute, les gouvernements peuvent avoir tendance à se désintéresser du combat, et être tentés de couper dans les budgets alloués. Si vous agissez ainsi, les cas augmentent immanquablement.


>>> À LIRE – Paludisme en Afrique : les chiffres clés du rapport de l’OMS


Dans les pays africains les plus touchés, dont la plupart se trouvent en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, nous progressons dans le nombre de vies sauvées, mais nous régressons dans le nombre de cas déclarés. Les dix pays les plus touchés par la maladie ont tous connu une augmentation du nombre de cas en 2017.

Nous devons être plus efficaces pour briser le cycle de la transmission. C’est la clé pour obtenir une baisse du nombre de cas déclarés. Ces pays doivent progresser dans leur propre contribution financière à la lutte contre la maladie. Ils sont très dépendants du Fonds, et nous continuerons à les soutenir, mais ils doivent aussi faire plus de leur côté.

En revanche, le nombre de morts liés au VIH a largement baissé ces dernières années. Que faut-il faire pour progresser encore dans ce domaine ?

Il est vrai que grâce aux progrès des traitements antirétroviraux, nous avons significativement fait baisser le nombre de morts liés au sida, et nous avons fait passer le VIH d’une maladie mortelle à une maladie chronique. Mais il y a encore trop de gens affectés par ce fléau.

Notre plus gros défi est d’être plus efficaces sur la prévention. Les taux d’infection des adolescentes et des jeunes femmes est cinq à huit fois plus élevé que celui des hommes. Nous parlons d’un millier de jeunes femmes infectées chaque semaine sur le continent. Pour en finir avec cette situation, nous devons nous attaquer à des problèmes fondamentaux, comme la violence sexuelle, la pauvreté et le manque d’éducation. C’est un ensemble de problèmes qui vont au-delà de la simple réponse médicale.

Dans certains pays, les personnes les plus exposées au VIH sont souvent stigmatisées, discriminées et même criminalisées

L’autre gros problème, c’est que dans certains pays, les personnes les plus exposées au VIH sont souvent stigmatisées, discriminées et même criminalisées, et ont de ce fait un accès réduit aux services de santé. Il s’agit surtout des homosexuels, des toxicomanes, des travailleurs du sexe, des personnes transgenres, des prisonniers, des réfugiés. Donc la santé est aussi une question de droits de l’homme. Si nous voulons réellement lutter contre le VIH en Afrique, nous devons nous attaquer à ces obstacles.

Il s’agit parfois d’obstacles culturels, auxquels il peut s’avérer très difficile de s’attaquer…

Peut-être mais, franchement, si cela n’évolue pas, nous ne parviendrons pas à lutter contre l’épidémie de VIH. Et les personnes infectées par la tuberculose sont exposées aux mêmes problèmes.

L’un des problèmes de ces maladies est aussi que les personnes infectées l’ignorent très souvent…

Onusida a établi que 90 % des personnes infectées par le VIH devraient être au courant de leur maladie. Parmi elles, 90 % devraient bénéficier de traitements antirétroviraux, et 90 % devraient atteindre le stade où leur maladie n’est plus transmissible. La plupart des pays africains ont réalisé des progrès importants en la matière, sans pour autant atteindre ces niveaux. Et le « premier 90 % » est le plus important.


>>> À LIRE – Rapport Onusida 2018 : plus de personnes atteintes mais moins de morts


De fait, ce sont les hommes qui posent le plus de défis de ce point de vue. Ils sont souvent plus réticents à se faire dépister. Nous devons mieux communiquer sur la nécessité du dépistage auprès des populations masculines, et faire comprendre qu’être infecté par le VIH n’est pas une condamnation à mort. Mais avec un traitement, on peut vivre une vie normale. En fait, s’ils atteignent le stade où leur maladie n’est plus transmissible, ils n’infecteront pas leurs familles et les gens qu’ils aiment, et les protégeront.

Pourquoi est-ce si difficile de lutter contre la tuberculose sur le continent africain ?

La tuberculose est une maladie qui attire moins l’attention que le VIH et le paludisme, et donc peu de financements pour lutter contre. Beaucoup en Occident considèrent que c’est un problème qui appartient au passé. En réalité, des trois maladies, c’est la plus meurtrière. Et il y a beaucoup de tabous, car ceux qui en sont atteints ne l’admettent pas facilement.

Une manière de lutter contre la tuberculose est d’envoyer des personnes guéries convaincre les communautés de se faire dépister

Une manière de lutter contre ce phénomène est d’envoyer des personnes guéries convaincre les communautés de se faire dépister, car on guérit de la tuberculose. Le plus gros défi avec cette maladie, c’est de trouver ceux qui en sont infectés. 10 millions de personnes dans le monde sont infectées chaque année. Et sur ces 10 millions, 3,6 millions ne sont jamais identifiées ni diagnostiquées, et donc pas traitées. C’est un taux trop élevé pour permettre une réduction sensible de cas qui se déclarent.

L’Afrique compte un tiers de ces nouveaux cas dans le monde, mais le nombre de cas non diagnostiqués en Afrique est le plus élevé. Et beaucoup meurent. Dans la lutte contre ces maladies, vous ne pouvez pas vous contenter de dire : « la situation est acceptable ». C’est pourquoi nous devons encore intensifier la lutte, sans quoi nous retournerons en arrière. Ce serait une tragédie.

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