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Cet article est issu du dossier «Démission de Bouteflika : les six semaines qui ont ébranlé l'Algérie»

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Politique

Algérie : « Bouteflika a fait des choses, mais on sent que c’est la fin »

Dans la salle de la Coupole-du-5-Juillet, lors du meeting du FLN, le 9 février 2019. © REUTERS/Lamine Chikhi

Le Front de Libération national (FLN) a choisi, samedi, le président Abdelaziz Bouteflika comme candidat pour la présidentielle d'avril. Le chef de l'État, souffrant et âgé, a attendu ce dimanche pour annoncer sa candidature à un cinquième mandat. Reportage au meeting de la Coupole-du-5-juillet, à la veille de cette annonce officielle.

Dans le vidéoclip à la gloire d’Abdelaziz Bouteflika diffusé sur écran géant à la Coupole-du-5 juillet, sur les hauteurs d’Alger, il manquait un moment clé de la carrière du président algérien. Ce point de basculement de son parcours politique et de sa vie, dans cette même salle, le vendredi 26 janvier 1979.


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Ce jour-là, en présence de milliers de militants et militaires, le FLN se choisissait le colonel Bendjedid pour succéder au président Boumediène mort un mois plus tôt. Mine défaite et moral à plat, Bouteflika vivait une cuisante défaite, lui qu’il se voyait l’héritier naturel de Boumediène.

Quarante ans plus tard presque jour pour jour, le revoilà convoqué par le même FLN, dans la même salle, cette fois pour garder le pouvoir qu’il a pris en avril 1999.


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Coup de pression sur Bouteflika

Dans les allées ce samedi, tout le monde ne parlait que de ce fameux cinquième mandat. Tout le monde, sauf le principal concerné, à l’élocution handicapée depuis son AVC en 2013.

L’insistance avec laquelle ses soutiens, partisans et laudateurs le prient, le supplient d’être de nouveau candidat, interroge. Le meeting organisé par le FLN se veut moins une démonstration de force qu’un nouveau coup de pression pour susciter sa candidature à un nouveau mandat lors de la présidentielle du 18 avril prochain.

Bouteflika n’est pourtant pas homme à souffrir la pression, ou se dévoiler facilement, lui qui vingt ans durant s’est attaché à prouver qu’il demeurait, même pour ses proches, imprévisible et mystérieux.

Le FLN a organisé l'acheminement par bus de centaines de personnes venues de tout le pays pour son meeting du 9 février, sur les hauteurs d'Alger. © REUTERS/Lamine Chikhi

Le FLN a eu recours aux vieilles ficelles du parti unique

Pour remplir cette Coupole-du-5 juillet, oeuvre de l’architecte brésilien Oscar Niemeyer livrée en 1975, le FLN a eu recours aux vieilles ficelles du parti unique, ce qu’il fut quand l’Algérie était un pays socialiste.

Collégiens et lycéens disent avoir été invités pour “un séminaire sur le cancer” et appâtés par une incursion dans la capitale, des femmes au foyer confessent avoir été alléchées par une promesse d’un logement ou d’un emploi, des militants racontent avoir été priés de renouveler leur engagement envers le président.

En somme, la foule a été acheminée par bus entiers des quatre coins du pays, les organisateurs de ce meeting usant de mille et un subterfuges pour donner l’illusion d’un grand raout électoral.

Deux Algéries, deux castes

À l’intérieur de la salle, deux castes, deux Algéries qui se côtoient sans se mélanger. Autour de l’estrade dressée au fond de la salle : les officiels, les cadres du parti, les piques assiettes, les courtisans en costume qui jouent des coudes, se bousculent et se bagarrent pour être sur la photo. Il faut marquer sa présence, faire acte d’allégeance, et surtout, être vu.


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Dans la grande salle, sur les gradins et à l’extérieur : la piétaille, rameutée pour faire bonne figure.

Nabil, 25 ans, est venu par bus de Djelfa, à 300 km au sud d’Alger. Étudiant en psychologie, il ignore même l’objet de son périple nocturne dans la capitale : “Là, je découvre que c’est un meeting de soutien au président. Je ne fais pas de politique. Je n’ai rien contre Bouteflika, mais je pense qu’il faut mettre l’homme qu’il faut à la place qu’il faut.”

La harga pour seul projet

Nabil et son compagnon de route n’ont pas mis une seule fois le pied dans cette salle de la Coupole. Le meeting terminé, ils rentreront à Djelfa par bus, après avoir une fois de plus insisté, gênés : la politique ne les intéresse pas.

Des affiches appelant à s'inscrire sur les listes électorales, le 5 février 2019 à Alger. © Anis Belghoul/AP/SIPA

Ceux qui veulent que Bouteflika reste roulent pour leurs propres intérêts, pas pour les intérêts du peuple

Abdelghani et trois amis collégiens sont arrivés de Mostaganem, dans l’ouest de l’Algérie. La petite bande enchaîne les selfies, immédiatement publiés sur Facebook. Les prochaines élections présidentielles ? Le dernier de leurs soucis, rigolent-ils.

“On nous a parlé d’une excursion, confie Abdelghani, saisonnier de 21 ans. Arrivés sur place, on nous invite à voter pour Bouteflika. Je n’ai jamais voté et je ne compte pas le faire. Ceux qui veulent que le président reste roulent pour leurs propres intérêts, pas pour les intérêts du peuple.”

Eux n’ont qu’un seul projet : la harga (immigration clandestine) en Europe. “Mon avenir est déjà derrière moi, confesse Mouloud, collégien de 13 ans. Je n’ai plus confiance ni en mon pays ni dans les responsables qui le dirigent. Vive la harga !”

Préserver la stabilité

Pancarte avec la photo de Bouteflika fièrement brandie au dessus de sa tête, Redouane, 32 ans, est lui un fervent supporteur du président. Originaire de Biskra, à 440 km au sud d’Alger, cet ingénieur agronome dit militer pour la continuité.

“Que Dieu prête longue vie à notre raïs, clame-t-il. Il a bâti le pays, offert des logements et de l’emploi. Nous lui demandons de faire un cinquième mandat. Il y va de la stabilité de l’Algérie.”

Sur l’écran géant, des images défilent pour retracer les grandes œuvres réalisées durant les quatre mandats de Bouteflika. Redouane pointe du doigt l’écran géant : “Vous voyez, il a fait des miracles, notre président. Il faut encore lui faire confiance.”

Des agents de la ville d'Alger installent des affiches à la gloire d'Abdelaziz Bouteflika, en avril 2017. © REUTERS/Ramzi Boudina/File Photo

La stabilité, c’est bien, mais elle ne nourrit pas nos enfants

Debout sur un gradin qui surplombe la grande salle, Ali Mouchaoui, 40 ans, agent d’entretien dans une mairie de Chlef, 200 km au sud ouest de la capitale, ne rate pas une miette du spectacle.

Militant du FLN, il exhibe une affiche de campagne du candidat Bouteflika en 2009, comme pour lui signifier son attachement et sa fidélité. “J’ai voté pour lui en 1999, en 2004, en 2009 et en 2014, mais cette fois-ci, je ne sais pas trop, avoue le père de quatre enfants. C’est vrai qu’il a ramené la paix, la sécurité et un toit pour tous, mais la vie est devenue dure avec la crise et le taqachouf (l’austérité).”


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Ali parle longuement de ses fins de mois difficiles à boucler avec un salaire de 15 000 dinars (environ 112 euros) : “La stabilité, c’est bien, mais elle ne nourrit pas nos enfants. Nous avons besoin de responsables honnêtes et compétents qui nous redonnent confiance. Maintenant que le président est malade, on ne sait plus de quoi demain sera fait. On veut la continuité, mais on a peur de l’avenir. Bouteflika absent, ce ne sont pas ces responsables qui se précipitent devant l’estrade pour l’acclamer qui nous garantiront une meilleure vie. Eux parlent une langue que nous ne comprenons pas. Ils s’adressent à des Algériens qu’ils ne connaissent pas. À ceux-là, je dis : Partez, laissez le président tranquille. Laissez nous entrevoir un autre avenir sans vous.”

En contrebas, sur l’estrade, les officiels ont maintenant pris place. Assis sur des chaises dorées, debout ou entassés derrière le pupitre, pour écouter l’allocution de Mouad Bouchareb. Le coordinateur provisoire du FLN invite le président Bouteflika à briguer un cinquième mandat : « En votre nom, et par devoir de gratitude, je suis honoré d’annoncer que le FLN présente comme candidat à la prochaine élection présidentielle le moudjahid Abdelaziz Bouteflika. »

Les applaudissement se mêlent aux sifflets, aux chants patriotiques et aux cris à la gloire du chef de l’État. Ali a le regard perdu dans les images du vidéoclip. Du jeune ministre des Affaires étrangères qu’il était au début des années 1960 au vieux leader au crépuscule de sa vie, ce sont près de 57 ans de sa propre histoire et de celle du pays qui défilent. “Il a fait des choses, Bouteflika, dit Ali. Mais on sent que c’est la fin…”

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