Elections

Présidentielle au Sénégal : dès son retour à Dakar, Abdoulaye Wade appelle à « brûler » les cartes d’électeurs

Abdoulaye Wade, lors de son retour à Dakar, le jeudi 7 janvier 2019.

Abdoulaye Wade, lors de son retour à Dakar, le jeudi 7 janvier 2019. © Cheick Berthe

En appelant ses partisans à brûler leur carte d’électeur et celles de leur famille, lors d’un meeting improvisé à Dakar, ce jeudi, l’ancien président sénégalais a franchi un cap supplémentaire dans son appel au boycott de l’élection présidentielle. Mais son mot d’ordre provoque le scepticisme dans son propre camp.

Dans son boubou jaune et bleu à l’effigie du « Pape du Sopi », confectionné pour la présidentielle de 2000, une militante du Parti démocratique sénégalais (PDS) presse le pas en direction de l’aéroport international Blaise Diagne (AIBD), où Abdoulaye Wade est attendu dans l’après-midi, ce jeudi 7 février. Plus d’un an après son dernier séjour au Sénégal, l’ex-chef de l’État revient mener campagne contre Macky Sall, mais surtout contre la tenue d’une élection qu’il juge « verrouillée ».

Quelque 300 militants et de nombreux journalistes s’étaient massés devant l’aérogare, espérant apercevoir leur leader. Celui-ci s’est présenté accompagné de son épouse, Viviane, et de plusieurs représentants de l’opposition dont Malick Gakou (Le Grand Parti) et Pape Diop (Bokk Gis Gis), qui ont tous deux rallié ces derniers jours le candidat Idrissa Seck. Debout dans son large pick-up, saluant ses supporters par le toit ouvrant, Abdoulaye Wade a ensuite lancé son convoi d’une centaine de véhicules, qui s’est ébroué à travers plusieurs communes de la grande banlieue dakaroise. Un premier bain de foule censé rappeler la « marche bleue », qui avait précédé sa première élection, en 2000.

Un discours provocateur

Accueilli par les vivats de plusieurs centaines de Sénégalais venus l’accueillir à Diamniadio, Bargny, Rufisque, Pikine ou Guediawaye, à grands coups de « Gorgui ! » (« le Vieux », son surnom en wolof) et de « Sopi ! » (« Changement », le slogan historique de son parti), Abdoulaye Wade a terminé son périple par un long discours devant le siège dakarois du PDS.

À partir de samedi, rendez vous dans les bureaux où il y aura des bulletins de vote. Sortez ces bulletins, brûlez-les, afin qu’on organise d’autres élections !

Lors de son allocution, l’ex-président a renouvelé sa détermination à empêcher la tenue du scrutin. »Vos cartes d’électeurs, c’est de la fraude ! Il faut les brûler et éviter de les utiliser. Brûlez celles de vos familles ! », a-t-il lancé, en wolof, devant un parterre de militants en liesse, tout de bleu et jaune vêtus. « Si vous voulez qu’on reconstruise le Sénégal, respectez mes consignes », a insisté l’ancien opposant historique, aujourd’hui âgé de 92 ans.

« Les listes électorales qui se trouvent au niveau des bureaux de vote, c’est aussi de la fraude. À partir de samedi, rendez vous dans les bureaux où il y aura des bulletins de vote. Sortez ces bulletins, brûlez-les, afin qu’on organise d’autres élections », a-t-il encore ordonné à ses partisans.

Une provocation assumée de la part celui qui se veut encore l’homme fort de l’opposition, dont les consignes sont scrutées avec attention par ses alliés comme par ses détracteurs. « C’est notre chef de guerre. Nous sommes dans une situation très délicate et Abdoulaye Wade peut jouer un rôle central dans la restauration de notre démocratie », a ainsi lancé Oumar Sarr, coordinateur national du PDS.


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« Au PDS, nous avons toujours suivi cet homme, avec ses idées, sa vision… Nous sommes des militants disciplinés et nous attendions ses consignes. Pour l’instant, s’il nous demande de boycotter, nous boycotterons ! », martèle Mademba Diaw, coordinateur du PDS à Rufisque Est.

Ne pas voter, c’est laisser gagner Macky Sall

Pourtant, plutôt qu’un appel au boycott, nombre des sympathisants du PDS présents à l’arrivée de « Gorgui » espéraient une consigne de vote. Yatma Samba, membre du comité directeur du parti libéral, tempère les propos d’Abdoulaye Wade, assurant qu’il n’est pas question de s’abstenir.

« Les mises en garde du président Abdoulaye Wade n’excluent en rien le vote des responsables, militants et citoyens. Naturellement, nous voterons pour un candidat de l’opposition pour faire tomber le président sortant. Cela ne signifie pas que nous désavouons le président Abdoulaye Wade, mais ne pas voter, c’est laisser gagner Macky Sall », martèle-t-il, en attendant le passage de son leader, devant l’hôtel de ville de Rufisque.

Les militants libéraux ne sont pas les seuls à espérer voir l’ancien président de la République soutenir un candidat, malgré le mot d’ordre qu’il martèle à l’envi : « Karim ou rien ! » Plusieurs leaders de l’opposition dont la candidature avait été invalidée en janvier par le Conseil constitutionnel  se sont d’ailleurs joints aux festivités.

Atout majeur

L’architecte Pierre Goudiaby Atepa, soutien déclaré d’Ousmane Sonko, s’était fait une place dans le jet privé de l’ex-président, entre Paris et Dakar. Malick Gakou, qui bat campagne pour Idrissa Seck, avait mobilisé les militants du Grand Parti pour accueillir le patriarche de la politique sénégalaise. « Le président Abdoulaye Wade serait un atout majeur car il est une référence dans le domaine de la démocratie et des libertés au Sénégal. Pour battre Macky Sall, nous devons accorder nos violons », confiait-il, la veille, à Jeune Afrique.

S’étaient également mêlés au cortège l’ex-maire de Dakar, Pape Diop, et le patron de médias Bougane Gueye Dany, qui ont récemment rallié Idrissa Seck. Tous espèrent encore engranger le soutien du patriarche, le PDS étant le principal parti d’opposition sur le plan électoral.

Nombre de partisans de l’ex-maire de Dakar, Khalifa Sall, étaient eux aussi présents pour accueillir le « pape du Sopi ». Aïssatou Fall militante socialiste et coordinatrice des Femmes khalifistes, avait combattu Abdoulaye Wade pendant son double mandat de douze ans. Elle assure le regretter aujourd’hui. « Depuis le départ d’Abdoulaye Wade, nous constatons un net recul démocratique. Nous lui demandons de ne pas boycotter l’élection. S’il n’appelle pas à voter pour un candidat de l’opposition, nous n’aurons pas le poids suffisant pour chasser Macky Sall. »

Ce vendredi 8 février, Abdoulaye Wade devait prendre la route pour Touba, la ville sainte de la confrérie mouride, avant de se rendre à Tivaouane, la ville sainte des Tidjanes. Avant la fin du week-end, il compte rendre visite à Khalifa Sall, incarcéré depuis près de deux ans à la maison d’arrêt de Rebeuss, à Dakar. Une consigne de vote de ce dernier, dont le recours devant la Cour de justice de la Communauté des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) a été partiellement rejeté ce matin, est désormais fermement attendu par les militants de l’opposition.

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