Sécurité

Libye : le maréchal Haftar avance dans le sud-ouest et inquiète Tripoli

Le maréchal Khalifa Haftar à Al Marj, au nord-est de Benghazi, en Libye, le 22 mars 2017.

Le maréchal Khalifa Haftar à Al Marj, au nord-est de Benghazi, en Libye, le 22 mars 2017. © Mohammed El-Sheikhy/AP/SIPA

Le sud-ouest libyen revient au cœur du combat politique entre le Gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj et l’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Khalifa Haftar. L’opération militaire lancée à la mi-janvier par ce dernier ravive les tensions dans la région du Fezzan.

Après la conquête de la ville de Sebha, Khalifa Haftar continue son avancée vers la frontière tchadienne, dans la région de Ghadwa, au sud-ouest du pays. Guidée par l’homme fort de l’est libyen, ce jeudi 7 février, l’ANL a annoncé avoir pris le contrôle d’une partie du champ pétrolier d’al-Sharara, le plus grand du pays, fermé depuis décembre. À peine quelques heures avant, le Gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj annonçait l’envoi des « Gardes des installations pétrolières » pour défendre al-Sharara.


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Depuis des semaines, de violents combats ont éclaté entre les mercenaires supplétifs de l’ANL et les rebelles tchadiens installés au Fezzan. L’objectif officiel de cette énième opération militaire de Khalifa Haftar, soutenue par ses alliés internationaux dont la France, serait de « rétablir la sécurité ». « Les bandes criminelles et l’opposition tchadienne, qui s’adonnent aux enlèvements et aux extorsions, en tirent d’importants revenus qui pourraient financer des actes terroristes », a déclaré à l’AFP son porte-parole, Ahmed al-Mesmari, qui dit agir en coordination avec le pouvoir tchadien.

Les Toubous dénoncent un « nettoyage ethnique »

Havre de paix pour les rebelles voisins, mais aussi pour plusieurs groupes jihadistes, ce vaste territoire est également habité par la communauté toubou. Depuis le début de l’opération militaire, cette population libyenne à la peau noire dénonce un « nettoyage ethnique », et dit être visée par les frappes de l’ANL. Ainsi, en signe de protestation, les députés libyens toubous ont suspendu leur participation aux travaux de la Chambre des représentants de Tobrouk. L’Assemblée nationale des Toubous a également condamné l’opération, en demandant des explications sur les déclarations du porte-parole de l’ANL, qui accuse la tribu de « collusion avec des forces étrangères ».

Souvent appelés Africains ou Tchadiens, les Toubous ont été maltraités par Kadhafi, qui leur a retiré la citoyenneté libyenne

« Souvent appelés « Africains » ou « Tchadiens », les Toubous ont été maltraités par Kadhafi, qui leur a retiré la citoyenneté libyenne, rappelle Jalel Harchaoui, enseignant en géopolitique à l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines et spécialiste de la Libye. Si en 2011 ils ont soutenu Haftar, aujourd’hui ils sont partagés. Certains se tournent vers Tripoli, car Haftar est dans une logique ethno-régionaliste. Il insiste sur le caractère arabe de son armée. » Le porte-parole de l’ANL soutient pourtant vouloir éviter les conflits inter-libyens et dénonce une « campagne médiatique ».

« Ambition politique »

Le Fezzan devient ainsi un terrain de règlements de compte. Si l’offensive militaire fait rage parmi certaines tribus toubous, elle inquiète aussi le Gouvernement d’union nationale (GNA), soutenu par l’ONU. « Il faut comprendre que Haftar s’est toujours mis en valeur comme un acteur qui est prêt à se sacrifier pour une campagne contre le terrorisme. Pourtant, il y a une ambition politique derrière cette offensive », analyse Jalel Harchaoui.


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Après trois semaines de silence, Ghassan Salamé, l’émissaire des Nations unies pour la Libye, s’est dit préoccupé par le « risque d’escalade de la violence », qui pourrait « compromettre la tenue des élections ». Selon un communiqué du Conseil présidentiel publié le 6 février, « la guerre contre le terrorisme devrait se faire par le biais d’une coordination entre les appareils sécurité de l’État, et non par des opérations hâtives ». Sarraj a répondu à son rival en désignant l’ancien haut responsable du régime de Kadhafi, Ali Kana, comme chef militaire de Sebha. Une zone qu’il connaît bien : en 2011, il commandait les forces kadhafistes dans la région.

Haftar, « seul partenaire fiable » ?

Depuis 2017, l’ANL a essayé à plusieurs reprises d’avancer vers le Sud, où la brigade de Misrata, le grand rival de Haftar, assurait la sécurité. Elle s’est retirée en juin 2017. « Depuis, il y a eu une vraie négligence du Fezzan de la part des élites du littoral, aussi bien celles de Tripoli que de Benghazi », explique Tarek Megerisi, chercheur sur la Libye au Conseil européen pour les relations internationales. Durant ces derniers mois, des milices ont fermé à plusieurs reprises les champs pétroliers, afin de protester contre la marginalisation de la région et la pénurie de carburant. En réponse, Sarraj a promis un programme de développement pour le Sud. Qui n’avance que très lentement.

La stratégie de l’homme fort de l’est libyen est claire : se présenter comme la seule alternative capable de garantir la stabilité

En outre, le GNA a attendu des semaines avant de réagir à l’offensive menée par Haftar. « Sarraj est très affaibli. Sa préoccupation principale est de garder le contrôle sur les puits, notamment sur al-Sharara », explique Tarek Megerisi. Selon le spécialiste, la stratégie de l’homme fort de l’est libyen est claire : se présenter comme la seule alternative capable de garantir la stabilité. Son objectif final serait d’atteindre la Tripolitaine, le territoire des institutions, des ambassades et des centres économiques. « Il y a tous les ingrédients qui laissent penser à une escalade militaire. Les conditions favorisent Haftar, qui veut montrer à la France, aux Émirats et à l’Égypte, mais aussi au Tchad d’Idriss Déby, qu’il est le seul partenaire fiable ».

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