Histoire

Frappes aériennes françaises en Tunisie le 8 février 1958 : comment en est-on arrivé là ?

Habitants de Sakiet Sidi Youssef

Habitants de Sakiet Sidi Youssef © Wikimedia Commons

Il y a 61 ans, jour pour jour, la France bombardait Sakiet Sidi Youssef, dans une Tunisie indépendante depuis deux ans. La raison invoquée par la France ? Le village était une base arrière de l’Armée de libération nationale algérienne (ALN). Retour sur la montée des tensions diplomatiques entre la France et la Tunisie.

Dans sa biographie de l’ex-président tunisien Habib Bourguiba, à paraître le 18 février 2019, Bertrand Le Gendre, ancien rédacteur en chef du quotidien français Le Monde revient le temps d’un chapitre sur l’implication tunisienne dans la lutte de l’Algérie pour son indépendance. Un engagement qui ne sera pas sans conséquences : le 8 février 1958, des appareils français survolent le territoire tunisien et vont bombarder le village de Sakiet Sidi Youssef, base arrière de l’ALN. L’attaque fait 70 morts et 80 blessés. Elle marque aussi un tournant dans les relations diplomatiques entre le jeune État et l’ancienne puissance coloniale. Et démontre aussi le poids diplomatique de la Tunisie au temps de Bourguiba.

La « stratégie des étapes » du chef d’un jeune État

Le père de la nation Habib Bourguiba lors d’un meeting à Sousse (Tunisie), au début de juillet 1961

Le père de la nation Habib Bourguiba lors d’un meeting à Sousse (Tunisie), au début de juillet 1961 © Archives Jeune Afrique

« Notre solidarité avec nos frères algériens est absolu, sans limite », lançait Habib Bourguiba, dès le 29 mai 1956. « Elle est indiscutable, sans être inconditionnelle quoiqu’en dise Bourguiba », tempère cependant Bertrand Le Gendre dans sa biographie.

L’auteur dresse en effet le portrait d’un régime tunisien qui, au départ, tâtonnait largement dans ses rapports avec les forces algériennes. « L’insurrection déclenchée par le Front de libération nationale (FLN) le 1er novembre 1954 accroît les difficultés du jeune État tunisien », explique le biographe de Bourguiba. Mais Bourguiba n’a pas le choix. « Voudrait-il s’opposer à leur présence sur le sol tunisien qu’il ne le pourrait pas. Les forces armées de son pays sont trop embryonnaires. » Implicitement, il indique qu’il existe une part de coercition dans cet engagement auprès des « frères algériens ».

Si d’un côté Bourguiba reconnaît le droit à l’indépendance comme « un droit absolu », il tentera de veiller autant que possible à ce que celle-ci n’empiète pas sur la souveraineté de la Tunisie. Et, comme à son habitude, la fameuse « stratégie des étapes », insistant sans cesse auprès des Algériens pour qu’ils acceptent de négocier sans exiger comme préalable la reconnaissance de leur autonomie.

Ballet diplomatique et colère de Mitterrand

Un an avant le bombardement par la France de Sakiet Sidi Youssef, le 20 mars 1957, Tunis est au centre d’un vaste ballet diplomatique. Et parmi les invités aux festivités qui marquent le premier anniversaire de l’indépendance du pays, Ferhat Abbas, l’un des dirigeants du FLN. Ce qui n’est pas du goût du ministre français de la Justice, dépêché sur place pour représenter la France. Un certain François Mitterrand…

En coulisses, ce jour-là, les Tunisiens font tout pour éviter à tout prix l’incident diplomatique. « Le 19 mars, alors que l’avion de Mitterrand est sur le point d’atterrir à Tunis, Georges Gorse, l’ambassadeur de France, s’aperçoit que Bourguiba et Ferhat Abbas sont encore dans le hall de l’aérogare où ils viennent d’accueillir la délégation marocaine. Alerté par la tour de contrôle, le SO Bretagne de Mitterrand doit patienter dans les airs, le temps que les Algériens quittent les lieux », relate Bertrand Le Gendre dans son livre.

Mitterrand, furieux, n’assistera pas au banquet offert par la municipalité de Tunis dans la soirée, auquel le vice-président américain – Richard Nixon – était convié.

Dès le lendemain, Bourguiba tente de calmer son hôte français courroucé. Après une visite de l’Assemblée constituante, le président tunisien se lance, sans raison apparente, dans un discours élogieux à l’égard de Mitterrand. Il le convie ensuite à un déjeuner privé.

Mais dans l’après-midi, au stade municipal, nouvelle montée de tension. « Échauffé par les foules », Bourguiba évoque l’Algérie et l’autodétermination des peuples. « À peine le Combattant suprême s’est-il tu que Mitterrand le salue et s’en va », rapporte Bertrand Le Gendre.

La Tunisie se rapproche des États-unis

Avec Habib Bourguiba, le président tunisien, en voyage officiel aux États-Unis, le 4 mai 1961.

Avec Habib Bourguiba, le président tunisien, en voyage officiel aux États-Unis, le 4 mai 1961. © Archives Jeune Afrique

Pour JFK, l’histoire démontre qu’il a toujours été vain de s’opposer à la liberté d’un peuple

Les relations franco-tunisiennes vont alors de mal en pis. Des affrontements sanglants ont lieu à la frontière avec l’Algérie. Face aux attaques de la France, qui font des morts, côtés tunisien, Bourguiba hausse le ton : « La guerre continuera jusqu’à ce que la France soit assez mûre pour l’indépendance de l’Algérie », lance le président tunisien en décembre 1957.

Et tandis que la tension monte avec la France, la Tunisie se rapproche des États-Unis. Le 2 juillet 1957, devant le Sénat américain, John Fitzgerald Kenny (JFK) « prône l’autodétermination du peuple algérien » et affirme que « l’histoire démontre qu’il a toujours été vain de s’opposer à la liberté d’un peuple ». Celui qui n’est alors encore que sénateur ne connaît rien à l’Algérie ou à la Tunisie, mais il s’est lié d’amitié avec un certain Bourguiba Junior, conseiller à l’ambassade tunisienne à Washington.


>>> À LIRE – Tunisie : quand Bourguiba défiait de Gaulle


La réponse fuse côté français, dans la bouche du gouverneur Lacoste, ministre français résidant en Algérie, qui estime que c’est « le petit con de Bourguiba JR qui a écrit le discours de Kennedy », écrit Bertrand Le Gendre. N’en déplaise aux autorités françaises, cette position, JFK la réitérera pourtant, notamment dans une interview accordée à Béchir Ben Yahmed dans l’hebdomadaire Afrique Action – aujourd’hui Jeune Afrique -, en octobre 1960. Celui qui est alors candidat à la présidentielle insiste : la question algérienne « est une affaire qui concerne le monde, surtout lorsque les négociations ne sont pas menées de bonne foi ».

Au cours de l’année 1957, tandis que le futur président américain défend à Washington le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la guerre d’Algérie fait rage. En Tunisie, le village de Sakiet Sidi Youssef, situé à 1,5 km de la frontière algérienne, devient un camp d’entraînement et un centre de commandement des combattants algériens. « Pour les Français, Sakiet Sidi Youssef est désormais une cible. Le 8 février 1958, à 11 heures du matin, un raid de leur aviation fait soixante-dix morts et quatre-vingts blessés parmi ses habitants ». On ne parle pas, alors, de « dommages collatéraux, mais les frappes touchent « des bâtiments publics, des maisons, une école, des magasins [qui] sont gravement endommagés ».

La riposte de Bourguiba

Le leader de l'Istiqlal, Allal El Fassi à la conférence de Tanger, qui a réuni les trois principaux partis maghrébins (le FLN algérien, le Néo Dostour tunisien et l'Istiqlal marocain), en avril 1958.

Le leader de l'Istiqlal, Allal El Fassi à la conférence de Tanger, qui a réuni les trois principaux partis maghrébins (le FLN algérien, le Néo Dostour tunisien et l'Istiqlal marocain), en avril 1958. © Archive JA

Le FLN, l’Istiqlal et le Néo-Destour affirment un principe : « Soit l’indépendance totale de l’Algérie, soit la guerre totale »

En réaction, Bourguiba mène une véritable offensive diplomatique. « Il rappelle à Tunis Masmoudi, son ambassadeur à Paris. Il ordonne la fermeture de cinq postes consulaires français et organise l’évacuation de 400 Français, pour la plupart des agriculteurs. (…) Il décrète le blocus des bases militaires françaises de Tunisie et impose un visa aux Français qui veulent se rendre dans le pays ».

La Tunisie saisit le Conseil de Sécurité des Nations unies et porte plainte pour « l’acte d’agression commis par la France ». Ce à quoi la France réagit en déposant une contre-plainte en parlant d’une « situation résultant de l’aide apportée [par la Tunisie] aux Algériens rebelles ». Une mission est déployée par l’ONU et deux représentants – un Américain et un Britannique – sont nommés pour trouver une solution de sortie de crise. Les négociations seront finalement interrompues par la chute de la IVe République en France, en juin 1958, dans la foulée de la crise ouverte par le « Putsch d’Alger » en mai de la même année.

Et lorsque De Gaulle revient au pouvoir à la suite de la présidentielle de décembre 1958, il refuse l’aide des émissaires de l’ONU, et entame des négociations directement avec Bourguiba. Ce dernier, fin connaisseur du monde politique français, a toutefois perdu une partie de ses repères dans la nouvelle donne issue de l’avènement de la Ve République. Les deux hommes se respectent, sans forcément s’apprécier. Leurs rapports demeureront, au mieux, froids.

Reconnaissance du gouvernement algérien 

« Le raid sur Sakiet Sidi Youssef n’a pas seulement nuit à l’image de la France. Il a soudé les trois pays du Maghreb », écrit Bertrand Le Gendre. Les représentants du FLN algérien, de l’Istiqlal marocain et du Néo-Destour tunisen se retrouvent à Tanger en avril 1958. Ils y affirment un principe : « Soit l’indépendance totale de l’Algérie, soit la guerre totale ».

Deux mois plus tard, lors d’un deuxième sommet à Tunis, Bourguiba parvient à imposer une ligne plus modérée, tout en rappelant « le droit imprescriptible du peuple algérien à la souveraineté et l’indépendance ». C’est à Tunis, au siège du Néo-Destour, que le FLN annonce la formation d’un gouvernement provisoire de la République algérienne, immédiatement reconnu par Bourguiba. Plusieurs ministères sont également installés dans le pays. C’est à Tunis également, que les deux éditions d’El Moujahid, journal militant algérien qui parait en français et en arabe, sont imprimées.

Un tel engagement qu’il aurait sans doute été difficile à Bourguiba de tenir s’il n’avait eu l’assentiment des Tunisiens, profondément marqués par la violence des frappes françaises sur Sakiet Sidi Youssef.

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