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Cet article est issu du dossier «Tunisie : les affaires Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi relancées»

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Justice

Tunisie : six ans après, des zones d’ombre entourent toujours l’assassinat de Chokri Belaïd

Une manifestation dans le centre-ville de Tunis à la suite de l'assassinat de l'opposant Chokri Belaïd, en février 2013. © Amine Landoulsi/AP/SIPA

Les récentes révélations de son comité de défense ont permis de relancer l'enquête sur l'assassinat de Chokri Belaïd. Mais six ans jour pour jour après les faits, de nombreuses questions entourent toujours la disparition du leader de la gauche tunisienne.

Depuis le 6 février 2013, date de l’assassinat de Chokri Belaïd, la question « qui a tué Chokri ? » taraude les Tunisiens. Une justice au rôle trouble a entravé l’accès à la vérité. Si certains des seconds couteaux ont été arrêtés et que les exécutants sont morts ou en fuite, aucune avancée n’a permis de remonter jusqu’aux commanditaires.


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L’affaire, qui a failli être close, rebondit depuis quelques mois avec les éléments de preuves apportés par le comité de défense de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, lui aussi dirigeant de la gauche nationaliste abattu en juillet 2013. En recoupant des points évoqués dans des dossiers en lien avec des actes terroristes, les avocats ont démontré les liens entre les deux crimes, qui s’inscrivent dans un cadre plus large, celui de l’existence d’une officine sécuritaire secrète du parti à référentiel islamique Ennahdha. Mais si les avancées sont notables, des zones d’ombre subsistent. Jeune Afrique vous les résume.

• Qui suivait Chokri Belaïd ?

Quelques semaines avant d’être abattu, Chokri Belaïd avait remarqué qu’il était suivi. « Par un flic », ajoutait-il. Il s’en était ouvert au bâtonnier Chawki Tabib, qui avait interpellé à ce sujet le ministre de l’Intérieur de l’époque, Ali Laarayedh. Ce dernier n’a donné aucune suite à cette correspondance.

Qui suivait Chokri Belaïd ? Mustapha Kheder, personnage central de l’organisation sécuritaire occulte, agissant pour les islamistes d’Ennahdha et inculpé dans l’assassinat de Mohamed Brahmi, a reconnu avoir organisé la surveillance de nombreuses figures politiques et de la société civile.

Qui a averti les assassins de son changement de programme à la dernière minute ? Était-il sur écoute ?

Par ailleurs, Belaïd avait décidé à la dernière minute, la veille de son assassinat, d’aller voir ses enfants plutôt que de se rendre comme prévu chez un ami. Qui en a averti les assassins ? Était-il sur écoute ? Qui le surveillait ? Un point que l’enquête a occulté.

• Qui a enjoint au silence Kamel Gadhgadhi ?

En embuscade dès le petit matin, le meurtrier s’est enfui en mobylette après avoir appuyé sur la gâchette à 7h45. Il a néanmoins agi en toute impunité, dans une zone habitée et à l’heure où les enfants vont à l’école et les parents au travail. Clairement, Kamel Gadhgadhi a appliqué un plan simple mais diaboliquement efficace qu’il n’a pu élaborer seul.

L’enquête a identifié des personnes qui ont assuré une partie de la logistique permettant l’action. Mais Kamel Gadhgadhi ayant été abattu lors de son arrestation, une des pistes qui aurait permis de remonter aux commanditaires n’était plus exploitable. Des informations émanant de services de l’Intérieur font état d’appels téléphoniques rassurant Gadhgadhi avant l’assaut donné par les forces de l’ordre. Les « fadettes » ont-elles révélé qui était son ou ses interlocuteurs l’enjoignant au silence ?

• Le mystère des balles de 9 mm

Le même calibre a été utilisé pour abattre Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi. À la faveur d’une autre enquête, un délinquant, Ameur Belazi, a avoué avoir jeté en mer les deux pistolets automatiques, qui n’ont toujours pas été retrouvés. Cependant, il s’avère que des calibres similaires ont été retrouvés dans différentes caches d’armes, notamment à Ben Guerdane (Sud) et à El Mnihla (Tunis).

• Le rôle trouble du juge d’instruction

Le juge d’instruction de la chambre 13, Béchir Akremi, a tout fait pour entraver l’enquête, avant d’être nommé procureur général de la République. « Il a contourné la loi, qui prévoit l’ouverture automatique d’une instruction en cas de crime. Il a préféré lancer une enquête préliminaire, qui peut être classée sans suite et qu’il pouvait contrôler à chaque étape, plutôt que de voir une instruction lui échapper, au vu de l’indépendance des magistrats instructeurs », dénonçait récemment dans une interview à Jeune Afrique Nizar Snoussi, avocat membre du comité de défense.


>>> À LIRE – Tunisie – Comité Belaïd-Brahmi : « Nous dévoilerons d’autres éléments si nécessaire »


Avec tous les pouvoirs conférés au chef du parquet, il a continué dans cette voie, d’autant que la loi lui donne le droit d’apprécier « la suite à donner aux plaintes et dénonciations qu’il reçoit ou qui lui sont transmises ». A-t-il fait de la rétention suite à des pressions, ou bien a-t-il agi par affinité politique ?

• Mustapha Kheder continuera-t-il de parler ?

Arrêté et inculpé pour vol de documents officiels, il a été rattrapé par la justice. Poursuivi également dans l’instruction sur le meurtre de Mohamed Brahmi, il est une des sources qui pourrait permettre d’élucider les zones d’ombre de l’affaire Belaïd.

Khedher a reconnu que les deux assassinats avaient été décidés le même jour, et que des exécutants avaient été exfiltrés sous escorte sécuritaire

Il avait en sa possession tous les contacts des chefs d’Ansar al-Charia, dont Abou Iyadh et Boubaker El Hakimi. Lors des interrogatoires, il a reconnu que les deux assassinats avaient été décidés le même jour, et que des exécutants avaient été exfiltrés sous escorte sécuritaire. Objet de menaces, il a été mis sous protection à la prison de la Mornaguia. Se décidera-t-il à dévoiler les précieux éléments qu’il semble détenir ?

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