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Cet article est issu du dossier «Tunisie : les affaires Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi relancées»

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Politique

[Tribune] L’assassinat de Chokri Belaïd a dévié le processus de la révolution tunisienne

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Nizar Snoussi est avocat, membre du comité de défense de Chokri Belaïd et compagnon de route du leader de la gauche tunisienne.

Chokri Belaïd, secrétaire général du Parti des patriotes démocrates, en 2010. © Hassene Dridi/AP/SIPA

« Ne soyez pas effrayés si le sang coule demain en Tunisie. » Ces mots que Chokri Belaïd avait adressés aux Tunisiens, peu avant sa mort, il y a six ans jour pour jour, disent combien ce militant convaincu n’était pas dupe de ce que tramaient les forces politiques. Au point d’avoir prévu et anticipé tout ce que le pays a vécu depuis 2013.

Chokri Belaïd, avocat au discours affûté, combattait les islamistes en retournant contre eux leurs propres arguments. Il les agaçait en évoquant le Coran ou en assurant qu’ « il était plus facile de former 1 000 mécaniciens que de faire un artiste ». L’envergure prise par le fondateur du Mouvement des patriotes démocrates (Watad) est le fruit d’une convergence entre son tempérament fédérateur, son franc-parler, sa lucidité et le besoin d’un leader d’une révolution qui s’était accomplie sans programme ni chef.


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Il avait été le seul à traduire politiquement les revendications de la révolution, et s’apprêtait à réunir la gauche sous une même bannière, celle du parti de la République démocratique sociale. Il avait prévu de se retirer à partir du 10 février pour préparer le manifeste de cette formation. Trois coups de feu à 7h45, le 6 février 2013, l’empêcheront d’aboutir son action, qui aurait sans doute changé fondamentalement la dynamique du paysage politique.

Devoir d’action plus que de mémoire

Mais cet assassinat dit aussi que Chokri dérangeait au point de devenir une cible. Il le savait, mais feignait d’en rire. C’est sur le ton de l’humour qu’il avait préparé à cette éventualité sa fille aînée, Neyrouz, et Mouheb, son fils spirituel. Objectivement, l’assassinat de Chokri a dévié le processus de la révolution tunisienne. Trois coups de feu ont fait basculer l’espoir dans le sang et les larmes. En mémoire de cet homme et de ce qu’il attendait des autres, pour un deuil qui n’en finit pas de se faire, pour ce que la Tunisie et les Tunisiens représentaient pour Chokri, le devoir des avocats du comité de défense, en tant qu’amis et confrères, est de faire toute la vérité sur son assassinat.

Il aurait compris qu’au fil des années, sa mémoire soit simplement évoquée, mais aurait trouvé inexcusable que nous ne nous insurgions pas contre les dérives de la justice

Il aurait compris qu’au fil des années, sa mémoire soit simplement évoquée, mais aurait trouvé inexcusable que nous ne nous insurgions pas contre les dérives de la justice. Six ans après, le 6 février résonne comme une sommation pour établir la vérité. Cette démarche a été entravée tant par le parquet que par les pressions politiques, mais la détermination du comité est sans faille. Plus on s’acharne à nous contrer, plus nous savons être proches du but.

L’action dépasse la mémoire de Chokri, à laquelle se joint celle de Mohamed Brahmi, abattu le 25 juillet 2013. Deux assassinats, deux crimes d’État et une omerta qui démentent tous les discours sur la démocratie. Sans justice, comment être dans la démocratie ? C’est à partir de cette préoccupation que notre collectif dénonce les manœuvres du procureur de la République, son déni des règles universelles du droit, sa volonté de fragmenter les affaires pour empêcher toute reconstitution de la vérité, sa mainmise sur les dossiers en privilégiant les enquêtes préliminaires aux instructions qui s’imposent, mais qui lui feraient perdre tout contrôle sur la procédure.

Notre position n’est pas politique, mais technique

Notre position n’est cependant pas politique, mais technique, pour faire appliquer la loi et respecter les procédures. En remettant à plat les dossiers du terrorisme, nous avons mis en perspective des faits et effectué des avancées conséquentes sur les affaires Belaïd et Brahmi ; les deux sont liées par les mêmes protagonistes, avec pour pivot Mustapha Kheder, qui coordonnait une officine secrète pour le compte d’Ennahda et qui était en contact avec le groupe terroriste Ansar al-Charia.

Les preuves ne sont plus uniquement dans les éléments qui étaient reportés dans les dossiers, mais aussi par les aveux de Kheder et les documents qu’il a lui-même rédigés. Il apparaît que la décision d’abattre Chokri Belaïd est plus élaborée que ce que pouvait imaginer Ansar al-Charia pour venger une opération sécuritaire contre l’un des leurs. Kamel Gadhgadhi, qui a appuyé sur la gâchette, avait surveillé Chokri et proposé un plan fin prêt au groupe extrémiste. Qui le lui avait suggéré ? Qui lui a fourni les éléments ? Au fur et à mesure, les réponses se précisent et feront l’objet d’annonces ultérieures.


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Entre-temps, nous nous attachons au respect de la justice, et attendons de porter plainte contre le procureur de la République, qui ne pourra être juge et parti et devra se dessaisir des dossiers ; alors pourront être entendus des acteurs clés de ces crimes. Nous employer à déterminer les responsabilités et à faire toute la vérité est un devoir au regard du serment que nous avons prêté, mais aussi une mission de fidélité envers la justice et l’amitié. Face à une dérive de la justice aussi flagrante, Chokri aurait fait de même. Nous poursuivons les combats qu’il aurait entrepris.

« Chokri le boute-en-train n’est plus ; la Tunisie a perdu son gladiateur », a écrit mon fils. Mais au delà des épitaphes, un symbole demeure toujours vivant.

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